Mathilde Piote : « La lecture en arpentage c’est une autre approche du texte, à la fois émotionnelle et affective.  Et l’affect, c’est politique ! »

Portrait Mathilde Piote © DR

Mathilde Piote © DR

Directrice du pôle formation de l’association La Petite et engagée de longue date sur les questions d’inégalités, notamment dans le milieu culturel, Mathilde Piote évoque la première collaboration avec le centre culturel Les arts de lire.

Elle revient sur le projet de l’association La Petite, sur ses engagements, et sur le sens commun trouvé à la mise en place de lectures en arpentage dans le cadre du Banquet du livre d’été.

Propos recueillis par Maëlle Sagnes

Pour commencer simplement, en quoi consiste l’activité de l’association La Petite ?

MP : Actrice majeure des musiques actuelles en Occitanie, la Petite s’engage pour l’égalité des genres dans les industries culturelles et créatives depuis 2004. Auparavant, les membres de l’équipe portaient l’organisation d’un grand festival et de saisons musicales.

C’est en étant confronté·es aux inégalités de genre et en identifiant les freins aux carrières des personnes sexisé·es dans la culture, que nous avons fait évoluer les missions de l’association. D’abord pensés pour des artistes femmes, nos ateliers et formations se sont progressivement ouverts à l’ensemble des personnes sexisées, c’est-à-dire exposées à des discriminations liées au genre.

Nous avons fait évoluer nos pratiques de programmation et intégré l’égalité des genres comme une dimension centrale et transversale de notre projet. Depuis deux ans, nous avons également développé un nouvel axe autour des inégalités ethnoraciales.

Par ailleurs, les salarié·es de l’association ont acquis une expertise solide sur les VSS et les inégalités de genre. Il nous paraît essentiel d’assurer une cohérence aussi grande que possible entre les valeurs que nous défendons et les actions que nous menons.

Fidèles à nos activités de toujours nous appliquons nos objectifs de transformation sur le terrain grâce au projet Girls Don’t Cry, à travers des évènements, un festival et un média.

Nous avons également créé un réseau national de référent·es VHSS, déployé dans plusieurs filières, et proposons plusieurs webinaires pour actualiser les connaissances, favoriser les échanges et remettre du collectif au centre des pratiques.

Nous organisons également des journées professionnelles proposées au secteur artistique et culturel.

Enfin, à travers le pôle Formation que je dirige, nous proposons notamment des bilans de compétences, auxquels nous associons des grilles de lecture sur les oppressions systémiques, dont on sait qu’elles influencent les trajectoires professionnelles.

Aujourd’hui, combien de membres actifs composent l’association ?

MP : L’association emploie 12 permanent·es salarié·es, et travaille avec environ 40 collaborateur·ices occasionnel·les.

Nous comptons une centaine d’adhérent·es actif·ves dont certain·es qui occupent des fonctions, notamment de programmation.

Nous avons développé le dispostif Main forte, un réseau de bénévoles formé·es à la prévention des violences sexistes et sexuelles en milieu festif. Les bénéveoles formés à l’écoute, circulent sur des festivals pour repérer les zones de risque et les situations de contrainte au consentement, accueillir les victimes de violences et sensibiliser les publics via de la médiation directe. C’est un projet collectif, porté par La Petite et réalisé en consortium avec les organisateur·ices des événements qui en bénéficient.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?

MP :  Cela fait quatre ans que je suis au sein du pôle formation de La Petite, où j’ai été recrutée pour contribuer à la structuration d’une activité de formation et de bilan de compétences encore naissante. Depuis, ce pôle s’est développé progressivement, et j’en assure aujourd’hui la direction.

Mon parcours s’inscrit dans une continuité qui a débuté tôt : j’ai commencé à 19 ans comme formatrice volontaire, d’abord sur des dispositifs de formation à l’animation volontaire. Sur le plan professionnel, j’ai exercé comme animatrice jusqu’à mes 23 ans, avant d’évoluer vers des postes de chargée de mission / développement, pour prendre ensuite un poste de coordinatrice pédagogique régionale dans la formation continue.

C’est après cette première séquence que j’ai repris des formations et études, d’abord en sociologie du travail, où j’ai découvert la socio-analyse et les pédagogies émancipatrices, puis en sciences de l’éducation, avec une spécialisation en ingénierie de formation et en accompagnement des adultes dans les dispositifs de développement professionnel. J’y ai approfondi des outils comme la formation, la VAE, les bilans de compétences ou encore les démarches d’histoire de vie.

En parallèle, j’ai mené un engagement associatif fort jusqu’à mes 30 ans, d’abord au sein d’un mouvement d’éducation populaire, puis dans plusieurs collectifs tournés sur des questions de lutte de classe et des réflexions féministes. Cette double expérience, professionnelle et militante, a beaucoup compté dans ma manière d’aborder la formation, que je conçois comme un levier d’émancipation, de transformation sociale et de pouvoir d’agir.

En parallèle de cette reprise d’études, j’ai cofondé à Tours un tiers-lieu apprenant, qui était aussi un espace de diffusion et de rencontre autour d’œuvres issues des milieux militants et universitaires. J’y ai exercé comme formatrice auprès de publics du champ socio-éducatif et culturel, et c’est à ce moment-là que mon lien avec la lecture en arpentage s’est véritablement construit. Après cette expérience, j’ai pris un poste de formatrice et de référente pédagogique sur plusieurs dispositifs de formation diplômants, avant d’intégrer La Petite. Mais l’arpentage, je l’ai vraiment expérimenté à Tours !

A quelle occasion ?

MP :  J’ai d’abord experimenté cela dans le cadre de formations que j’ai suivi moi-même, puis j’ai commencé à en animer pour accompagner les personnes dans la conscientisation des rapports de dominations existants.

L’idée c’était de penser les concepts en collectif et de savoir comment les mobiliser.

Pour des publics éloignés de l’objet livre et de la question du savoir, il y a un vrai enjeu d’émancipation : comment désacraliser le rapport au savoir, et à cet objet du savoir qu’est le livre ?

On utilise le support d’une pensée complexe et on s’appuie sur le collectif afin de se rendre compte qu’on est en capacité de comprendre.

C’est une démarche collective efficace pour désamorcer des craintes individuelles.

C’est grâce à votre expérience que l’association La petite a développé cette pratique ?

MP : Pas tout de suite !

Il y a deux, ans nous avons réfléchi à la réécriture du projet associatif : notre souhait était de sensibiliser le grand public sur les enjeux de luttes féministes.

L’arpentage a émergé ainsi, sur les suggestions de ma collègue Lou Marthiens-Lartigue, d’autant que c’était assez simple à mettre en place en termes de forces de travail.

Nous avons pris contact avec Chloë Bénéteau, de la librairie Paysages humains à Toulouse. Chloë était membre du CA et bénévole engagée et active de l’association. Elle a accueilli avec joie notre idée de proposer des lectures en arpentage dans sa librairie.

Nous pratiquons principalement les lectures en arpentage à la librairie mais nous avons déjà été sollicité par d’autres événements.

Comment s’est créé le lien entre La Petite et Les arts de Lire ?

MP :  Justement par le biais de Chloé Bénéteau, de la librairie Paysages humains, qui a donné notre contact.

Nous avons été très honoré·es d’être contacté par le Centre culturel Les arts de lire. Le Banquet du livre d’été est un évènement reconnu en Occitanie, avec une résonance politique qui nous parle.

La lecture en arpentage c’est une autre approche du texte, à la fois émotionnelle et affective. Qu’est ce qui vient me toucher dans cette lecture ? Quel sens j’y donne ? Comment je sors de ma propre expérience de lecteur·ice pour me positionner dans le collectif ?

Et l’affect, c’est politique !

C’est aussi la position de l’auteur·ice sollicité·e qui est différente : on est dans une dynamique plus participative, en proximité. La discussion ne se fait pas tant sur le sens du texte que sur ce qu’il a provoqué dans la lecture collective.

Deux mots sur les textes qui ont été choisi pour le Banquet ?

MP :  Les textes nous ont été proposés par l’équipe du Centre culturel Les arts de lire.

Et il se trouve que le livre d’Hélène Giannecchini, Un désir démesuré d’amitié (Seuil, 2024) est un texte dont nous avons déjà discuté avec la librairie Paysages humains, nous avions très envie de le proposer en arpentage.

Hélène Giannecchini éclaire la dimension d’adelphité portée par les luttes féministes.  Elle fait de l’amitié une force politique et existentielle : elle ouvre la voie à des formes de famille choisie, de filiation alternative et de vie hors des normes hétérosexuelles. À travers les archives queer et la mémoire des vies minorisées, elle montre comment l’amitié permet de réinventer les liens, les appartenances et les manières d’habiter le monde.

Le texte de Tanguy Viel, La fille qu’on appelle (Minuit, 2021) a une résonnance directe avec le projet de lutte contre les violences sexistes et sexuelles de La Petite. Il s’agit ici d’appréhender les oppressions systémiques à travers une fiction, d’appréhender les mécanismes de la culture du viol.

Ce texte m’a aussi conduite à m’interroger sur le fait qu’il soit écrit par un homme, et sur la manière dont un auteur se positionne lorsqu’il raconte une expérience de violences vécue par une femme. Cela pose des questions sur le regard porté sur la victime, sur la représentation de sa parole, et sur la justesse de cette prise de parole littéraire. Deux livres sur deux sujets traités par l’association depuis des endroits différents.

Vous l’avez dit, La fille qu’on appelle est un roman. A priori, au départ, les lectures en arpentage concernent plutôt des essais. Est-ce que vous avez déjà expérimenté la lecture en arpentage sur un livre de fiction ?

Non, pas véritablement, même si nous nous en sommes déjà rapprochées avec une lecture en arpentage de « Non-noyées. Leçons féministes Noires apprises auprès des mammifères marines » d’Alexis Pauline Gumbs (Les liens qui libèrent, 2024). C’est un texte à la fois très théorique, très métaphorique et très poétique, et cette dimension a beaucoup soutenu l’appropriation collective par les participant·es.
Le roman, en revanche, constitue pour nous une première expérience. Je l’aborde avec enthousiasme, mais aussi avec confiance, car la fiction offre un autre régime de lecture : elle permet de déplacer les représentations, de rendre sensibles des rapports de domination, et d’ouvrir un espace de réflexion qui passe autant par l’émotion que par l’analyse.
C’est aussi ce que j’ai pu expérimenter dans d’autres contextes, notamment autour du conte, ou dans des démarches d’animation de discussion à visée philosophique avec des enfants et des adolescent·es. La fiction n’est pas un détour : c’est une manière puissante d’aborder des questions intimes et politiques, et de les rendre habitables pour les personnes qui lisent.




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La lecture théâtralisée Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires se déroulera sur le parvis de l’abbaye et non Place de la halle. Elle reste en accès libre et gratuit.

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