Mina Khazeni et Edwige Jacques, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles
Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.
Par Maxime Lagarde
Aujourd’hui, direction le bistrot du Banquet à la rencontre d’un duo atypique : Edwige Jacques, figure expérimentée et maîtresse haute en couleur du bar, et Mina Khazeni, écrivaine iranienne engagée au parcours de vie marqué par l’exil.
Un bistrot, c’est avant tout un personnage derrière le comptoir. Depuis 2024, du début du printemps à la fin de l’été, c’est Edwige qui donne, avec facétie et bonne humeur, sa tonalité au bar de l’abbaye. De longue date habitante de la région, elle a dirigé « plusieurs affaires » à Lagrasse et ses alentours : le snack du Coupa Talen, le restaurant L’Affenage ou encore le café de Serviès-en-Val. Mais lasse « d’être la patronne » et face « aux difficultés financières », Edwige décide de s’installer à Gruissan. Elle exerce sept années à Narbonne comme seconde de cuisine dans une crêperie bretonne donnant sur le canal de la Robine.
Puis Edwige revient sur ses terres. À La Basse-Cour de Lagrasse, elle se mue en responsable de salle durant deux ans jusqu’à la fermeture du restaurant. « La même année, après la disparition de mon père, je me suis installée dans sa maison à Saint-Pierre-des-Champs ».
Elle cherche alors du travail, une nouvelle aventure. Quand elle apprend qu’il existe un bistrot dans l’abbaye, elle se jette sur l’occasion. Pour elle, « l’abbaye fait partie du village » même si elle reconnaît ne pas bien connaître le lieu ni ses activités. Et elle n’est pas la seule : « Des gens de Camplong m’ont dit : ‘’mais il y a une librairie et même un bistrot dans l’abbaye ?’’ ». Quand on y songe, un bar dans une abbaye, ce n’est pas si naturel.
« J’ai insisté pour venir à l’abbaye, et j’ai poussé jusqu’à y arriver ». Quiconque rencontre Edwige comprendra qu’il est difficile de lui résister. Associée à l’équipe en avril 2024, elle s’active pour faire connaître le bistrot en s’épaulant notamment de Sixtine, responsable de la communication : « Je veux faire venir les gens du village, pas seulement les gens de passage ».
De son premier Banquet l’an dernier, Edwige garde le souvenir de belles rencontres avec les invité·es, bien que son activité la retienne au bar durant les conférences et lectures. « Je n’ai jamais fait d’études, c’est de l’expérience que j’ai » et si rien ne semble l’ébranler, elle concède « qu’accueillir des gens qui ont un certain niveau d’éducation, ça peut impressionner ». Elle retient en particulier les remerciements et ce bouquet de fleurs offert par une invitée à la fin des festivités.
Cette année, Edwige est accompagnée au bistrot par Mina. Poétesse et écrivaine iranienne, vous avez pu la croiser en février dernier lors de sa résidence à l’Abbaye médiévale de Lagrasse, et l’entendre lors de la lecture de ses poèmes en persan. C’est à cette même occasion qu’elle a accepté l’offre de rejoindre pour l’été l’équipe du Banquet, afin de vivre depuis son cœur battant l’effervescence du festival.
L’histoire de Mina mérite toute notre attention. Parce qu’elle est une écrivaine libre et une militante contre la censure, elle vivait en Iran « dans l’appréhension continue d’une arrestation par la police ». En 2024, à la suite d’une invitation de l’Association des centres culturels de rencontres et grâce au passeport Talent, elle trouve refuge en France. « J’ai dû prendre une décision en l’espace de deux semaines seulement » nous raconte-t-elle. « Depuis mon départ d’Iran, deux guerres se sont enchaînées » : le massacre sans précédent perpétré sur les manifestant·es iranien·nes par le gouvernement d’Ali Khamenei et l’intervention américaine et israëlienne conduisant à la guerre d’Iran en cours. « Une partie de ma famille vit toujours à Téhéran ».
Durant son passage en centre d’accueil pour demandeur·ses d’asile en Île de France, Mina se sent comme « retenue dans une bulle ». Entre la barrière de la langue et les situations incertaines des nombreux réfugié·es présent·es, impossible de trouver la respiration nécessaire à son travail d’écriture. Mais elle finit par rejoindre son frère, sociologue et écrivain lui aussi réfugié, installé dans le Jura.
Dans un village « où l’on compte plus d’oiseaux que d’habitant·es », bien loin de la ville-monde de Téhéran, Mina découvre le silence et le calme de la campagne, aide à la ferme et lie des amitiés. Un an est passé, elle se sent à nouveau appartenir à un lieu. Son écriture peut reprendre.
Elle cherche ici et là ce qu’elle appelle « the signs of life », « les signes de la vie » : une orchidée, posée à la fenêtre de cette maison, que quelqu’un doit arroser, un feu de cheminée, que les membres du foyer doivent alimenter. Mina relève « les traces et évocations d’une humanité invisible – et parfois invisibilisée ». Des formes subtiles que prend la résistance dans la vie quotidienne à la politique du genre, de l’expérience des femmes sous la censure à l’exil et la migration, son écriture unit la mémoire individuelle à l’histoire collective. On peut notamment la lire dans le recueil Sous les cyprès en pleurs. Quarante voix iraniennes paru cette année aux éditions des Utopies.
Quand Mina lance un regard sur son parcours depuis Téhéran jusqu’à Lagrasse, elle se sent privilégiée : « Les Français que j’ai eu l’occasion de croiser ont été très accueillants. Mais j’ai conscience que ce n’est pas le cas dans tous les parcours de migrant·es ». Alors qu’elle parle couramment le persan, le turc et l’anglais, la langue française est son prochain défi. « Dans l’inconfort que provoque la confrontation à une langue inconnue », Mina accepte la pression et apprend avec elle. N’hésitez cependant pas à lui glisser un mot en anglais ; elle vous répondra tout en poésie.

