Victor Magimel et Aline Costella, libraires de la librairie Les arts de lire, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles
Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.
Par Maxime Lagarde
Nouvelle journée, nouvelle immersion dans le centre culturel Les arts de lire. Passionné·es de vins, de livres et de Banquets, les libraires Aline Costella et Victor Magimel partagent un fragment de leur trajectoire de vie, depuis Paris et Toulouse jusqu’aux rayons des arts de lire, et évoquent ensemble les enjeux d’une librairie engagée sur le territoire.
Originaire de la banlieue parisienne, Aline est d’abord documentaliste. Après avoir travaillé en agences de presse et photographiques dans la capitale, elle décide de rejoindre en 2012 son compagnon dans les vignes de Villerouge-Termenès. L’Aude, elle connaît bien. Cela fait 25 ans qu’elle y retourne et c’est par choix qu’elle s’y installe. C’est en particulier à travers la culture viticole qu’Aline approfondie son exploration de la région : « le vin est une superbe entrée pour découvrir ce territoire dans toute sa diversité ».
Après avoir élu domicile à Villerouge-Termenès, Aline est secrétaire de mairie puis graphiste indépendante. Et elle est aussi une cliente régulière de la librairie de l’abbaye de Lagrasse. Créée en 2008, elle est tenue bénévolement et « à bout de bras » par Marie-Françoise Bondu et l’association Le Marque Page. Elle propose déjà, comme le dit Aline, « un large panel d’ouvrages en philosophie et en histoire qui correspondait bien à l’identité du Banquet ». La librairie Le nom de l’homme – en référence à l’ouvrage de Benny Lévy – est dès ses débuts accompagnée par les librairies Ombres Blanches à Toulouse, « qui a donné les 500 premiers livres et le mobilier », et Libellis à Narbonne, qui fournissait alors les ouvrages.
De fil en aiguille, Aline épaule Marie-Françoise et rejoint la librairie en 2016 pour poursuivre son développement, auprès notamment des habitant·es de Lagrasse. Victor, son collègue à présent, se souvient : habitué des librairies toulousaines, il commence véritablement à côtoyer Le nom de l’homme après une campagne d’affichage dans le village, lancée par Aline, pour promouvoir la librairie.
Depuis son enfance, Victor passe ses étés dans le village où il lie de solides amitiés et s’attache au lieu. Après des études de droit puis en géographie sociale, après avoir travaillé comme fonctionnaire territorial dans le parc naturel régional des Grands Causses puis comme éducateur environnement auprès d’enfants de Vitry-sur-Seine et Bagneux, Victor n’a qu’une seule envie : s’installer à Lagrasse pour travailler dans un domaine viticole. À 27 ans, il passe un brevet professionnel agricole à Carcassonne avec en tête, il le reconnaît, « une image un peu romantique du monde du vin et de la vigne ». « Mais c’est ici que j’avais envie d’être » nous confie-t-il, avant d’ajouter que son choix s’est aussi porté sur Lagrasse « parce qu’il y avait une librairie dans le village ».
Si Victor est de tous les Banquets, « depuis le premier » si l’on en croit la légende, c’est à partir de 2018 qu’il s’investit bénévolement dans l’organisation, en donnant d’abord « des coups de main ». En 2022, il a même « le privilège d’allumer la lumière de scène durant la lecture de Christine Angot », avec, visiblement, un bel enthousiasme. La romancière ne manqua pas de faire remarquer au public qu’elle devra « porter des lunettes de soleil pour lire son texte ». C’est véritablement en 2024 que Victor intègre l’équipe de l’abbaye : à l’accueil et au bistrot, et peu à peu dans la librairie qu’il affectionne tant.
Renommée librairie Les arts de lire lors de la création en 2023 du centre culturel du même nom et relocalisée au cœur de l’abbaye, elle a fière allure. Plus visible, plus centrale, elle devient un passage obligé pour les 30 000 touristes accédant au monument chaque année. « C’est une librairie qui ne laisse pas les visiteur·ses indiférent·es » explique Aline. « Ça sent bon, ça sent le livre », « tu as vu, il y a une bibliothèque ici », « ce n’est pas une boutique comme les autres » peut-elle entendre dans les rayons. « L’un de nos objectifs, et on s’y attèle, est de faire entrer dans la librairie les gens qui n’en fréquentent pas » ajoute-t-elle.
Désormais, « 60 % des client·es de la librairie habitent dans le coin » et beaucoup sont des habitué·es qui profitent des conseils sur mesure des deux libraires. « C’est vraiment ce que recherchent les gens dans cette librairie » complète Victor qui garde en mémoire l’attention qu’Aline accordait à ses goûts et centres d’intérêt lorsqu’il était lui-même client : « il me suffisait d’écouter ses suggestions de lecture et je prenais les livres en toute confiance ».
Si la librairie réussit aujourd’hui à trouver son public, c’est aussi parce qu’Aline, Victor mais aussi Hermine Pape – artisan potière de profession et agent d’accueil saisonnière régulièrement affectée en soutien à la librairie – sortent régulièrement Les arts de lire des murs de l’abbaye. Cinq à dix fois par mois, en fonction des saisons, la libraire coopère avec des lieux et événements culturels dans un large périmètre du département : avec la médiathèque de Lézignan en proposant des tables thématiques en lien avec sa programmation, de Bram à Durban-Corbières en passant par le marché des potiers de Lagrasse ou la fête des Simples à Caunettes-en-Val, ou encore lors de rencontres avec des autrices comme l’éleveuse-écrivaine Elsa Sanial ou l’économiste Geneviève Azam.
Selon Aline, les opérations hors-les-murs « viennent combler l’absence de librairie dans les villages » et font des arts de lire « une librairie de territoire ». « On parle d’ailleurs beaucoup de déficit de lecture en ce moment, parfois à tort et à travers » mais « c’est grâce à ce travail sur le terrain que les gens viennent dans notre librairie ». Un investissement pour le développement du livre et de la lecture qui se traduit en parallèle par l’engagement des deux libraires dans la politique locale : la première comme deuxième adjointe à la mairie de Villerouge-Termenès, le second comme conseiller municipal de Lagrasse.

