Les Collatérales de Lagrasse : Regagner son foyer

Grand entretien avec Jérôme Ferrari, Banquet du livre 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Grand entretien avec Jérôme Ferrari, Banquet du livre 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Par Johan Faerber

Où est le foyer ?

Il y a peu encore cette question ne renvoyait qu’à la maison, qu’à l’âtre, qu’au lieu même où s’établit la famille et où l’on assigne la mère, les mères. Mais, depuis peu de temps ou plutôt depuis très longtemps mais sans que cela soit clairement entendu, le foyer est ce qui a fini par brûler la maison de l’intérieur : bûcher où on jette les femmes, les homosexuelles ou homosexuels, où on jette les enfants et le bébé avec l’eau du bain. Un foyer si criminel et si assassin qu’il est parvenu à s’exporter hors de la maison et qui a fini par embraser les clairières, les forêts, le monde.

Ceci aurait pu rester une métaphore mais l’on sait hélas tous, au plus près des flammes, combien le feu est ce qui a consumé notamment l’an dernier les Corbières et qui fait se consumer tous les ciels de Gironde. Ceci aurait pu rester un incendie mais ce n’est pas la seule et unique voie empruntée par les invitées et les invités du Banquet du livre d’été ce dimanche et lundi pour lancer le foyer même de réflexion qui articule La maison et le monde.

Foyer de réflexion qui prend la maison comme un monstre de langage qui avale tout ce qui est stable : Anne Simonin, dans une formidable conférence, voit bien combien, dans la maison Grasset, un feu ronge et brûle de l’intérieur la vénérable maison de la rue-des-saints-pères au sortir tout juste de la Seconde Guerre mondiale quand Bernard Grasset n’est pas uniquement un « collabo » mais quand au cœur de cette période il est frappé d’indignité nationale. Alors la maison devient un piège qui se referme sur celui qui l’a fondée et qui finit par y finir comme dévoré. Grasset est un éditeur, aucun éditeur n’est davantage condamné qu’un auteur, un habitant de la maison, qui a commis comme Montherlant un livre écrit en intelligence avec l’ennemi. Or un éditeur est un auteur d’auteurs, donc Bernard Grasset, parce qu’il est un excellent hôte, est victime de lui-même et partant de sa propre maison.

Maison-tombeau.

Mais le reste de la journée ne se fait pas si sombre ou plutôt montre combien la maison peut être un foyer à partir duquel il s’agit non de brûler mais de rayonner à travers le monde. C’est le sujet même de la très belle conférence de Valérie Marin La Meslée qui est allée dans la maison voisine de Lagrasse de René Depestre en recueillir la parole, en sillonner les rayonnages de bibliothèques afin d’en restituer le parcours si singulier. Un parcours du siècle pour un poète plus que centenaire qui, quittant son Haïti natale, a commencé à partir à la recherche du monde ou plutôt à inventer un monde nouveau pour des vers nouveau : à fonder un État poétique à partir duquel s’exprimera, de pays en pays, et de maisons traversées en maisons renversées par les révolutions, ce qui formera sans doute la substance de ce qu’il nomme être le « nomade enraciné ». Un nomade qui cherche à se fixer pour y fonder une maison qui puisse œuvrer à l’élaboration d’un projet révolutionnaire, lui qui s’établit un temps à Cuba, épris de révolutions. Comme l’a dit Valérie Marin La Meslée, René Depestre est une aventure picaresque à lui seul : un poète de grands chemins capable de sonder, de fonder que les lectures de Nathalie Pagnac ont su rendre et que le travail en Langue des Signes Française de l’association Art Résonances ont su forer à leur tour. Une conférence-théâtre, une conférence-performance.

Maison-bateau prête à voguer.

Ou plutôt à faire traverser les périples des existences refusées et niées. Tel est l’enjeu de la belle rencontre avec Jérôme Ferrari animée par Elodie Karaki autour de la question dialectique de l’indigène et du voyageur, au cœur d’une trilogie qui, dans ses deux premiers volumes, se signale par un combat sourd ou déclaré pour garder sa maison contre le monde, pour délaisser sa maison pour aller dans le monde, ou, ni l’un ni l’autre, ne savoir où est cette maison qui fera monde. Au cours d’un échange nourri, le prix Goncourt 2012 est revenu sur l’importance de la fiction comme abri pour la possibilité d’imaginer d’autres vies, pour la capacité innée de la fiction à proposer des projections avec lesquelles le public saura expérimenter des existences, saura endurer des expériences qui forgeront un rapport nouveau au monde. Une manière de déplacement que le roman opère : translation d’un autre lieu de soi comme dirait Emma Marsantes. Un lieu qui permet de connaître politiquement comment s’opère la bascule entre maison et monde.

Maison qui rime avec exclusion.

« On est chez nous » donc vous êtes chez eux, ce qui veut dire que vous n’êtes pas chez vous. Tel a été l’objet de la belle séance d’ouverture du séminaire de Mathieu Potte-Bonneville au lundi matin : un séminaire qui se donne à lire et à entendre comme un passage, comme le lieu de passeurs qui viennent ancrer les relations de la maison et du monde dans une actualité devenue foyer ardent non de réflexions mais de discriminations. Car la maison exclue surtout si l’on a décidé de faire carrière avec la maison, de construire un imaginaire délétère et raciste autour des racines, de s’attaquer à ceux que l’on désigne comme les nomades et à commencer à les chasser hors de chez soi – voire à partir à leur chasse.

Une maison qui, politiquement, rime aussi avec destruction tant le « on est chez nous » se donne comme ce mantra d’une société occidentale, celle des classes moyennes qui ont été comme chassées de chez elles par le dérèglement climatique, mais qui ont le luxe financier encore de ne pas devenir réfugiés climatiques. Une société écartelée entre le confort matériel de continuer à être dans la maison au prix du monde, avec la climatisation, et une société cherchant le sursaut moral en tentant précisément de comprendre comment éteindre les foyers désormais continus, ceux qui ont fini par embraser la planète.

Où est le foyer ? Peut-être désormais quelque part dans la maison qu’il faudrait apprendre, tout comme la planète, à habiter de nouveau. Telle serait, prudente et mesurée, la leçon ouverte de ce début de Banquet.