Les Cahiers de doléances à plusieurs voix (partie 1)

Cahiers de doléances ©Jocelyne Saris

Représentation des Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires © Jocelyne Saris

Avant la représentation des Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, nous donnons la parole aux quatre artistes de cette création théâtrale et musicale collective, ainsi qu’à Jacques Galantus, président du Comité économique, social et environnemental (CESE) de l’Aude, à l’origine de la mise en lumière des Cahiers de doléances audois.

Conçue à partir d’extraits des Cahiers de doléances de 2019 par Valérie Muzetti, Alexis Palazzotto, Mélanie Prochasson et Laurent Soffiati, cette lecture théâtralisée et musicale, suivie d’un échange avec le public, redonne vie à une parole citoyenne longtemps restée dans l’ombre. Portée par le CESE et le Département de l’Aude, elle accompagne une démarche pionnière de publication de plus de 2 000 contributions issues du Grand débat national.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Steil

# 1/5

Jacques Galantus : « Nous n’étions pas là pour compter des mots, mais pour comprendre ce que les gens racontaient. »

Ancien maître-artisan menuisier, président du CESE de l’Aude et fidèle du Banquet du livre d’été de Lagrasse, Jacques Galantus est à l’origine de la restitution publique des Cahiers de doléances conservés dans les archives départementales. De leur publication à leur mise en voix sur scène, il défend une même conviction : faire entendre cette « œuvre littéraire collective et populaire » pour rouvrir des espaces de débat démocratique.

Comment es-tu arrivé à ce projet autour des Cahiers de doléances ?

JG : Tout est parti de mon engagement au sein du CESE de l’Aude. Lors de mon premier mandat, nous avions travaillé sur ce que nous avions choisi d’appeler l’« expression citoyenne » plutôt que la démocratie participative, un terme devenu trop conflictuel. Cette réflexion m’avait déjà sensibilisé à la question de la parole des citoyens.

Le véritable déclic est venu d’un article du média Les Jours consacré aux Cahiers de doléances. En découvrant que ces milliers de contributions dormaient dans les archives, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Pour moi, c’était une question de politesse démocratique : des citoyens avaient pris le temps d’écrire parce qu’on leur avait demandé leur avis. Leur parole méritait d’être rendue publique.

Comment avez-vous travaillé sur ces cahiers ?

JG : Les Archives départementales de l’Aude les avaient par bonheur numérisés dès leur réception. J’ai obtenu l’autorisation de travailler sur ces fichiers, à condition de les anonymiser, puis nous les avons répartis entre une trentaine de membres du CESE.

Très vite, j’ai défendu une idée simple : nous n’étions pas là pour produire des statistiques ou compter des mots. Ce qui nous intéressait, c’était de comprendre ce que les habitants racontaient.

Au fond, les préoccupations étaient partout les mêmes : les services publics, la démocratie, la justice sociale, la solidarité. Ce qui m’a surtout frappé, c’est que les cahiers ne sont pas, ou peu, des textes de colère. On y découvre des citoyens profondément attachés à la République, au débat démocratique et au bien commun.

Pourquoi avoir choisi une lecture théâtralisée plutôt qu’une publication ?

JG : Nous avons d’abord publié les cahiers : le Département les a mis en ligne et a même imprimé un exemplaire de chaque cahier cantonal pour toutes les mairies de l’Aude.

Mais très vite, nous avons compris que cela ne suffisait pas. Lire des centaines de pages manuscrites demande un effort considérable. Le théâtre permet au contraire de rendre cette parole immédiatement accessible.

J’avais vu auparavant une lecture de lettres de déportés de la Commune en Nouvelle-Calédonie. J’avais été frappé par la force de cette mise en voix : elle faisait entendre des textes que je n’aurais probablement jamais lus autrement. Les Cahiers de doléances relevaient de la même logique.

Qu’apporte selon toi le théâtre à cette parole citoyenne ?

JG : La lecture théâtralisée restitue toute la dimension humaine des cahiers. On entend les hésitations, les répétitions, les contradictions. On découvre des personnes, pas des statistiques. C’est une manière de rendre cette parole immédiatement accessible, alors que peu de gens iraient lire des centaines de pages d’archives.

J’ai toujours considéré ces cahiers comme une œuvre littéraire collective et populaire. Les retranscrire en supprimant les ratures, la mise en page, les écritures ou les annotations ferait perdre une partie essentielle de ce qu’ils racontent. Dans un cahier, on voit parfois quelqu’un revenir sur une phrase, hésiter, numéroter ses idées, réagir à ce qu’un autre a écrit avant lui. Tout cela fait partie du texte.

Le théâtre permet précisément de préserver cette singularité tout en la partageant. Il donne corps à ces voix sans les transformer en discours d’experts ou en synthèse administrative. Et, surtout, il donne envie d’écouter. C’est cette écoute qui rend ensuite possible la discussion.

Les débats qui suivent les représentations font partie intégrante du projet, n’est-ce pas ?

JG : Oui, c’est même l’objectif principal. Le spectacle n’est pas une fin en soi : il est un moyen de faire circuler à nouveau cette parole et d’ouvrir un débat entre ceux qui viennent l’entendre. Nous avons constaté que les échanges fonctionnent particulièrement bien lorsqu’un travail est mené en amont avec les associations, les centres sociaux ou les habitants. Les spectateurs viennent alors en sachant qu’ils pourront prendre la parole, ce qui change complètement la qualité des échanges.

Au fond, nous essayons simplement de recréer des espaces où l’on peut discuter ensemble des affaires communes, ce qui devient de plus en plus rare.

Conversation entre le public et les artistes à la suite d’une représentation des Cahiers de doléances © DR

Que retiens-tu personnellement de cette aventure ?

JG : J’ai lu l’ensemble des cahiers de l’Aude, assisté aux répétitions et vu le spectacle de nombreuses fois. Aujourd’hui encore, je ne vois pas de meilleure manière de faire vivre cette parole citoyenne.

Je ne parlerais pas de fierté. Je dirais plutôt que cette aventure ouvre une possibilité. Nous cherchons encore comment faire naître, à partir du spectacle, de véritables espaces de débat dans les territoires. Nous n’y sommes pas complètement parvenus, mais c’est cette perspective qui continue de m’intéresser.

Ton parcours explique-t-il cet engagement ?

JG : Sans doute. J’ai grandi à Paris, j’ai milité très jeune avant de devenir artisan menuisier dans l’Aude pendant quarante ans. J’ai siégé à la Chambre des Métiers et de l’Artisanat, puis ai représenté les artisans au CESE. Au fond, il y a une continuité : j’ai toujours pensé que la démocratie ne pouvait vivre que si les citoyens disposent d’espaces pour prendre la parole et être réellement entendus. Les Cahiers de doléances prolongent très naturellement cette conviction.

Première représentation de la lecture Cahiers de doléances, Rêves et Requêtes populaires © DR

# 2/5

Mélanie Prochasson : « La véritable bombe à retardement, ce n’est pas le contenu des cahiers, c’est le silence qui a suivi. »

Comédienne, cofondatrice de la compagnie Sur la peau du monde et coautrice des Cahiers de doléances, Mélanie Prochasson retrace son parcours et son entrée dans cette aventure collective. Elle revient sur la manière dont le spectacle a été construit à partir d’une parole citoyenne non destinée à la scène, entre polyphonie, écriture de plateau et dialogue avec les spectateurs, et défend un théâtre qui redonne voix aux citoyens.

Peux-tu évoquer d’abord ton parcours professionnel, et nous dire à quel moment les Cahiers de doléances interviennent dans ce parcours ?

MP : J’ai étudié le théâtre à la Sorbonne Nouvelle, où j’ai consacré mes recherches au théâtre militant, de Brecht à Augusto Boal et au Théâtre de l’Opprimé. En parallèle, j’ai travaillé avec plusieurs compagnies, notamment Skênê Productions, autour du théâtre et de la musique contemporaine.

J’ai ensuite vécu une dizaine d’années à La Réunion. Après un passage comme bibliothécaire, j’y ai cofondé un collectif de création, puis la compagnie Sur la peau du monde avec Alexis Palazzotto.

À notre retour en métropole, Jacques Galantus et Frank Simoneau nous ont proposé, avec Laurent Soffiati et Valérie Muzetti, de travailler sur les Cahiers de doléances. Jacques parlait d’un geste de « politesse citoyenne » : cette expression m’a immédiatement parlé.

Je n’avais pas moi-même rempli les cahiers, mais le projet m’a tout de suite intéressée. J’aime adapter au plateau des textes qui ne sont pas destinés au théâtre, et cette matière m’a fascinée. En découvrant des centaines de pages de contributions, je me suis demandé comment rendre cette parole visible, audible et vivante, tout en restant fidèle aux textes.

Vous étiez également impliqués dans le travail dramaturgique. Comment as-tu abordé cette phase d’écriture ? Quels en étaient les principaux enjeux ?

MP : Nous avons d’abord travaillé chacun sur une partie des cahiers avant de mettre nos propositions en commun. J’en avais une quarantaine, que j’ai lus intégralement.

Très vite, j’ai pensé cette matière comme une partition. Je ne voulais pas raconter une histoire, mais orchestrer des voix : travailler les superpositions, les échos, les respirations, les montées en puissance, comme dans une composition musicale. Cette dimension polyphonique me semblait la plus juste pour faire entendre la diversité des paroles.

Je réfléchissais aussi à la présence des corps. Même dans une simple lecture, les déplacements racontent quelque chose. C’est ainsi qu’est née l’idée du carrousel, un mouvement circulaire qui faisait écho à cette mécanique musicale.

Lorsque nous avons confronté nos propositions, il a fallu les faire dialoguer et construire une forme commune à partir d’approches très différentes.

Réunir trois écritures en une seule est déjà un exercice démocratique. Comment as-tu vécu cette façon de travailler ?

MP : Nous avons toujours travaillé sur un pied d’égalité, sans metteur en scène ni dramaturge chargé de trancher. Chacun apportait ses compétences, et la confiance s’est installée assez naturellement.

La difficulté n’était pas de défendre son idée, mais d’éviter un simple collage de propositions. Il fallait construire une véritable cohérence. Tout passait par la discussion, les essais et le plateau. Souvent, on commence par ne pas comprendre la proposition de l’autre, puis, en l’expérimentant, on finit par y entrer. C’est là que le travail collectif devient vraiment fécond.

Qu’est-ce qui est, pour toi, l’enjeu politique et démocratique de cette création ?

MP : Ce qui m’a d’abord frappée, c’est la sincérité des contributions. Je m’attendais à trouver surtout de la colère ; j’ai découvert des citoyens qui prennent très au sérieux la demande qui leur est faite et croient encore au dialogue démocratique.

La « bombe à retardement », ce n’est pas le contenu des cahiers, mais le silence qui a suivi. On sollicite la parole des citoyens, ils répondent avec sérieux, puis ils ont le sentiment que rien n’en est sorti. C’est cela qui est profondément violent.

Le spectacle cherche donc à rendre cette parole de nouveau audible, sans parler à la place des citoyens. Et il se prolonge toujours par un échange avec le public. L’idée n’est pas de refaire un Grand Débat, mais d’ouvrir un espace où chacun puisse réfléchir à ce qui peut être construit, ici, collectivement.

Vous avez maintenant joué le spectacle une dizaine de fois. Qu’est-ce qui t’émeut particulièrement aujourd’hui ?

MP : Le spectacle continue de se transformer à chaque représentation. Les équilibres s’affinent, notamment avec la musique d’Alexis, qui trouve progressivement sa juste place. J’aime cette idée qu’un spectacle vivant reste en mouvement.

Une scène me touche particulièrement : celle des Femmes de ménage. Ces femmes viennent nettoyer ce que les puissants ont laissé derrière eux. Cette image de réparation discrète, portée par la musique, me bouleverse à chaque fois.

Les échanges avec les spectateurs semblent faire partie intégrante du projet. Un moment t’a-t-il particulièrement marquée ?

MP : Oui, une représentation dans un centre social à Carcassonne. Une spectatrice nous a interrogés sur la manière dont nous faisions entendre certains propos racistes présents dans les cahiers. Après réflexion, elle nous a dit : « Vous ne pensez pas ce que vous dites. Vous faites entendre ce que d’autres ont pensé. »

Cette phrase m’a beaucoup touchée. Elle montrait que notre dispositif était compris et, surtout, que cette spectatrice avait osé entrer dans la discussion. C’est exactement ce que nous recherchons.

Vous allez maintenant présenter le spectacle au Banquet du livre. Dans quel état d’esprit abordes-tu cette représentation ?

MP : Je suis très heureuse de découvrir le Banquet du livre et d’y présenter le spectacle. Nous avons récemment retravaillé la scénographie : désormais, nous jouons au milieu des spectateurs, presque en cercle.

Cette disposition me paraît beaucoup plus juste. Elle correspond à notre intention : partager une parole plutôt que l’exposer. J’ai hâte de voir ce que cette nouvelle configuration produira, et surtout de vivre cette rencontre avec le public.