31 juillet 2026 – Discours prononcé à l’ouverture du bal folk de fin de Banquet, par Jean-Sébastien Steil,
directeur de l’Abbaye médiévale de Lagrasse, centre culturel Les arts de lire
« Mesdames, Messieurs, chers amis,
Vous savez, si vous étiez là en 2023, 2024 ou 2025, que nous en sommes arrivés à ce moment un peu pénible du discours de clôture, où je m’applique, avec une obstination qui devrait finir par forcer le respect, à essayer de démontrer la cohérence de la programmation en reliant les interventions les unes aux autres. Entreprise d’autant plus hasardeuse que vous avez pu constater, au fil des jours, que l’ensemble n’avait ni queue ni tête, et que les quelques correspondances repérables relevaient moins d’un plan savamment conçu que d’un heureux concours de circonstances. Mais le sens des responsabilités m’oblige, et je ne me déroberai pas.
Tout a commencé samedi dernier dans les rues de Lagrasse, par un temps finalement assez semblable à celui d’aujourd’hui, avec, en supplément, cette délicate teinte orangée que les feux de forêt en Gironde apportaient au ciel. Une manière élégante de tendre un fil avec l’édition précédente, qui avait eu le bon goût de précéder de quelques jours seulement notre grand incendie à nous, ici dans les Corbières.
Tout a donc commencé dans les rues de Lagrasse le long des rues, des façades, des maisons, avec les lectrices et lecteurs à voix haute.
Au seuil des portes se succèdent d’abord des portraits : celui de Lucien et Agnès Bertrand, couple de Justes, paisibles boulangers qui sauvèrent un jeune couple juif ; puis celui d’Arnaud et Léo, deux jeunes bouchers déroulant le lexique précis de leur coutellerie ; enfin celui d’Axelle, vitrailliste passionnée, qui rappelle que le verre est un liquide figé. Trois maisons façonnées par un métier, trois matrices de gestes, de langues et de savoir-faire : trois manières d’habiter le monde.
Après les maisons d’artisans vient celle qui s’invente sous les gestes assurés de Jordi Galí. Sous nos yeux s’élève une architecture, et une cosmogonie : une maison-corps-monde où le geste bâtit un espace autant qu’il institue une communauté, assemblée éphémère chahutée par les dérèglements du monde, mais serrée en une ronde comme autour d’un foyer, les regards s’accordant dans un même élan vers la voûte étoilée. Une étoile filante aurait été vue.
La porte est alors ouverte, on peut entrer dans la maison-Banquet
Après la maison édifiée par l’artiste, Ivan Segré en révèle les fondations invisibles. Dans sa conférence d’ouverture, il fait du Zohar une maison de lettres, où le monde commence par des distinctions : dedans et dehors, féminin et masculin, relation et solitude. Habiter, c’est ouvrir un espace à l’autre.
Cette promesse d’hospitalité se poursuit dans le dialogue entre Djenebou Bathily et Jordi Galí, qui font du corps le lieu où s’inventent simultanément le langage et la relation. Poète signante, Djenebou Bathily prolonge cette réflexion lors d’un café géo bilingue français-LSF, où Michel Lussault interroge les liens entre les langues, les corps et les manières d’habiter un même monde.
Alors la maison change de visage.
Mathieu Potte-Bonneville révèle la métamorphose d’une maison devenue forteresse. Derrière le « On est chez nous », la maison dresse ses frontières, exclut et détruit. Le foyer qui réchauffait devient celui qui embrase.
Dans La Maison et le Monde de Satyajit Ray, présenté par Christophe Pradeau et Irène Bonnaud, le feu gagne le dehors : il est l’emblème de l’embrasement nationaliste.
La grande maison isolée du film Le Sud, de Víctor Erice, abrite la solitude des personnages et, telle une conque, recueille et fait résonner les silences de la famille.
Avec Anne Simonin, la maison devient tombeau : chez Grasset, le foyer se consume de l’intérieur et engloutit son fondateur frappé d’indignité.
Comment dès lors rouvrir la maison sans qu’elle se change en forteresse ou en brasier ?
Corinne Morel Darleux répond par la puissance de l’imaginaire. Changer le monde suppose d’abord de penser hors du cadre, c’est-à-dire hors de nos maisons bien ordonnées, déjà cernées par les flammes du pyrocène. Notre avenir, rappelle-t-elle, dépendra de la manière dont l’imagination travaille notre expérience. « Le réel, c’est quand on se cogne », dit Lacan qu’elle convoque. Cette formule trouvera un écho plus tard avec Georges Perec cité par Michel Lussault : « Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. »
D’autres chocs surgissent avec la pensée d’Anne-Laure Amilhat Szary, pour qui l’habitabilité est traversée par des violences multiples et omniprésentes. Loin d’être un refuge, la maison révèle les tensions et les rapports de domination qui l’habitent. Elle est le théâtre de violences qui démentent son imaginaire protecteur, à l’image de cette sinistre maison de poupée où la petite fille se coince les mains. Maison patriarcale dont il faudrait s’extraire. Mais pour aller où ?
À ces maisons peu glorieuses pensées comme lieux fixes, répondent d’autres formes de rapport au monde. Le voyage, par exemple, ouvre des horizons que la forteresse redoute.
Avec Valérie Marin La Meslée, la maison devient maison-monde. En suivant René Depestre d’Haïti à Cuba, puis d’exil en exil, elle devient un port d’attache mobile pour ce « nomade enraciné » qui transporte partout avec lui son état poétique.
Aux traversées du poète font échos celles de Trois mers et quatre terres, où Stéphane Charpentier et Damien Daufresne, accompagnés par Alyssa Moxley et Seb Martel, composent une odyssée imaginaire. Par les yeux d’une enfant née dans l’urbanocène, le voyage est une initiation : apprendre à déchiffrer un monde en noir et blanc, pour y découvrir la beauté contrastée.
Selon Bénédicte Savoy, nous devrions pouvoir raconter les départs comme des moments positifs. Elle n’évoquait pas les voyages, mais la restitution des œuvres spoliées vers les lieux d’où elles avaient été arrachées. Mais, au fond, tout départ suppose l’acceptation d’un changement d’état. Il faudrait savoir renoncer à la grandeur d’une période révolue.
Avec Tanguy Viel, la maison est un piège, mais un antidote existe : le poème semble pouvoir ouvrir une brèche. Il est peut-être aussi la seule manière de répondre à cette prophétie venue du IIᵉ siècle, de Tertullien, qui paraît soudain hurler à notre présent : « La nature va nous manquer. »
Si quelque chose peut encore nous sauver de ce manque, c’est donc la poésie. C’est ce que nous rappelle Claudie Hunziger dans le beau film de Vincent Marie, La Disparition des lucioles. Elle y dit vouloir « s’augmenter dans une sorte de bond dans la nuit ». Comme si le poème ne nous rendait pas le monde que nous avons perdu, mais nous apprenait à habiter celui qui vient, plus obscur, sans renoncer à y chercher des lueurs.
Jérôme Ferrari, avec sa lucidité mordante, fait de la maison un carrefour de destins injustement et radicalement différents. La fiction se fait logis provisoire où éprouver d’autres existences.
Hélène Giannecchini raconte des maisons d’amitié, bâties par les liens qui font communautés.
Avec Mercè Rodoreda évoquée par Léonor de Récondo et Valérie Marin La Meslée, la maison est tout autant trace d’un monde disparu, théâtre de l’intime et lieu de transformation ouvert au vivant.
Avec Pauline Peyrade, la maison d’enfance est ce qui demeure en nous.
Marie Kock relie quant à elle la maison au choix, à la manière d’inventer son lieu et son lien au monde.
Mohamed El Khatib, qui raille volontiers les habitus de la maison-banquet, se livre le premier jour à une confidence intime : la maison est matrice de mémoire, comme ces bols à soupe rangés dans la soupière, que seule la mère disparue savait retrouver. La maison est l’espace où les absents continuent de vivre.
Elle est aussi le lieu où l’absence advient brutalement : avec Patrick Boucheron, elle devient le théâtre de notre hantise fondamentale, la ruine de la maison toute entière.
Michel Lussault révèle le versant anthropologique de la maison des morts. C’est pour que les morts ne viennent pas trop encombrer les vivants qu’une maison des passages a été imaginée pour eux.
En suivant les boucles de l’enquête à la recherche des papiers d’identité d’un illustre immortel, Marc Bloch, Yann Potin arrive jusqu’à une maison audoise, à deux pas de Lagrasse.
Avec les Cahiers de doléances, la démocratie apparaît à son tour comme une maison commune, édifiée par les voix de celles et ceux qui la font vivre en exprimant leurs rêves et leur colère.
La maison est aussi celle des livres et du théâtre. Avec Marielle Hubert et Christian Thorel, les chambres noires incarnent ces lieux où naissent les œuvres où se forgent nos passions et nos libertés.
L’obscurité de la boîte noire s’illumine de la présence de Virginia Woolf, dont Pauline Peyrade ravive la voix, ou d’Arundhati Roy admirée par Corinne Morel-Darleux. L’écriture est une demeure où habiter, lieu de résistance où se rejoignent les destins longtemps soumis des femmes et de la nature.
Cette intuition écoféministe résonne dans mélusine reloaded de Laure Gauthier, où la figure mythique de la femme-serpent devient une puissance de métamorphose. En brouillant les frontières entre l’humain et le vivant, Mélusine ouvre une autre manière d’habiter le monde, fondée non plus sur la domination mais sur l’alliance.
« Nul n’entre ici s’il n’est géographe. » La formule de Yann Potin paraphrasant Platon aurait pu servir de devise à cette traversée du Banquet. Elle rend hommage à cette science discrète et pourtant essentielle, qui apprend à penser dans un même mouvement la maison et le monde, le proche et le lointain, les lieux que nous habitons et ceux que nous traversons. Avec Michel Lussault, on aura appris à distinguer pour mieux les penser ensemble la planète, la Terre et le monde.
Et l’on finira avec cette image de la Terre comme une peau plutôt que comme un organisme, proposée par Jeanne Etelain. L’art du textile nous invite alors à renouer avec les tissus du monde, à raccommoder plutôt qu’à conquérir, à composer des patchworks plutôt que des networks. Car, comme le rappelle Paul Valéry, cité par la même Jeanne Etelain, « le plus profond, c’est la peau ».
Nous espérons que vous aurez, vous aussi, fait peau neuve durant ce Banquet, et que chacune et chacun y aura trouvé, le temps de quelques jours, une manière d’aménager pour soi une « chambre à soi » dans cette maison d’amitiés.
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Avant d’ouvrir le bal, je voudrais adresser ma profonde reconnaissance à celles et ceux grâce à qui cette manifestation a été possible. Je citerai peu de noms, car ils sont nombreux, mais j’espère vous convaincre de ma gratitude.
Je voudrais remercier nommément Pauline Le Pottier, qui a porté avec un engagement remarquable la recomposition des Arts de lire au cours de cette année 2026, difficile et cruciale.
Merci également à Maëlle Sagnes, coordinatrice du Banquet, qui a mis au service de la manifestation son engagement passionné, son professionnalisme et son énergie.
Merci à Nathalie Pagnac, et aux lectrices et lecteurs du club de lecture à voix haute de Lagrasse.
Merci à Elena Del Vento et à Marie Verstraeten de la Forestière.
Merci à Jacques Galantus et aux artistes des cahiers de doléances, Valérie Muzzetti, Alexis Palazzotto, Mélanie Prochasson et Laurent Soffiati.
Merci aux bénévoles, habitués ou nouveaux venus, d’ici ou d’ailleurs.
Merci à nos partenaires : L’État, le Conseil départemental de l’Aude, la Région Occitanie, la Communauté de communes de la région lézignanaise Corbières Minervois, la Mairie de Lagrasse,
le Centre national du livre, la Sofia, la fondation Crédit mutuel pour la lecture, la fondation Jan Michalski, la librairie Ombres Blanches, La Forestière-Espace photographique, la Milcom, le CCCB de Barcelone, les associations Le Marque-Page, La Petite, Arts résonnances, Radio Caillasse et la revue Collatéral.
Merci aux membres du comité de programmation,
Merci pour l’animation des rencontres et des ateliers.
Merci pour l’interprétariat en langue des signes.
Merci pour le son, la lumière, les structures et la puissance.
Merci pour le jardin, la buvette, les repas, les boissons, le gîte, le couvert, les navettes, l’accueil, les billets et le fléchage.
Merci pour la librairie et l’accueil du monument.
Merci pour les chroniques et le journal des arts de lire.
Merci pour le coin enfants, pour l’accueil des enfants du centre de loisir.
Merci pour le ménage, l’évacuation des poubelles et du compost.
Merci pour les comptes, les contrats, la caisse, la compta, la prod, la com, les relations de presse et les réseaux.
Merci à vous toutes et tous pour votre venue, pour votre fidélité et votre bonne humeur
Merci enfin aux artistes à qui je laisse la place : Laurent Cavalié, Virgile Goller et Galdric Vicens,
Faisons demeure, ce soir encore, non par les murs, mais par ce que nous construisons ensemble.
Que le bal commence ! »

