La fabrique du Banquet : Les hommes de la maison

Renaud Oulès et Jean-Philippe Hauray, Banquet du livre d'été 2025 © Idriss Bigou-Gilles

Jean-Philippe Hauray et Renaud Oulès, Banquet du livre d’été 2025 © Idriss Bigou-Gilles

Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.

Par Maxime Lagarde

Ce matin, prenons le temps d’un café avec un duo complice : Renaud Oulès, enfant du pays et mémoire vivante du Banquet, et Jean-Philippe Hauray, ingénieur du son au parcours éclectique. Deux techniciens réunis autour d’une même conviction : faire de l’abbaye un espace d’invention et de respiration.

Natif de Lagrasse, Renaud passe son enfance dans le village où sa tante « faisait les visites guidées de l’abbaye pour les gens de passage ». Il a 15 ans lors du premier Banquet, mais ne le côtoie pas encore. Ce n’est que plus tard qu’il s’y intéresse tandis qu’il croise, non sans curiosité, les invité·es et le public du Banquet dans le restaurant où il est employé.

« Avec les jeunes de Lagrasse et les saisonniers, on a fait pas mal de blagues aux gens et bénévoles du Banquet » s’amuse à nous raconter Renaud. « Une nuit, on a mis dans la rivière toutes les chaises du parvis avec un panneau ‘’c’est les poissons qui philosophent’’ ». En pastiche de Corbières Matin, journal diffusé quotidiennement lors des premiers Banquets, Renaud et ses complices publient « quelques numéros de Corbières Soir, un bulletin moquant gentiment le festival ». « Rien de bien méchant » rassure Renaud, sans nier qu’à l’époque, une forme de réticence à l’événement estival agitait une partie de la jeunesse lagrassienne.

Renaud ne quittera qu’une seule fois Lagrasse pour la Corse. Deux années durant, il travaille dans un bar à Calvi, sur la côte nord-ouest de l’île. « J’étais là-bas comme chez moi » raconte-t-il avec une pointe de nostalgie. De retour sur les bords de l’Orbieu pour assister au festival de rock des Abracadagrasses, il renoncera finalement à la Corse.

À 28 ans, alors qu’il se retrouve sans emploi, on lui propose au débotté de travailler pour La Maison du Banquet, à la veille de son inauguration. Renaud prend les rênes du bar de l’abbaye et devient le premier salarié de l’association Le Marque Page, alors organisatrice du Banquet. « Le bistrot te donne une place à part » car « c’est un lieu où tu bois des verres et où tu échanges librement ». Durant les Banquets, il se plaît à « discuter avec des gens qu’on n’aurait jamais rencontrés en temps normal ».

Il faut dire que Renaud prête son oreille à qui le souhaite. Riche de bientôt vingt années d’expérience à l’abbaye, il incarne à 46 ans la mémoire vivante du Banquet. « Je suis un peu le concierge ici », celui qu’on reconnaît, qu’on aime retrouver. D’ailleurs, il connaît le monument comme sa poche, si bien qu’il considère presque l’abbaye comme sa « résidence secondaire ».

En 2023, avec la création du centre culturel Les arts de lire, le gardien des lieux devient, comme une évidence, le régisseur du site. Une place qui lui permet de « voir le Banquet d’une autre façon ». « Notre chance ici, c’est la marge de manœuvre et la liberté d’invention ». Organiser des événements culturels en jouant avec les contraintes et les limites d’un lieu patrimonial : voilà ce qui lui plaît. Ce qui leur plaît car son camarade Jean-Philippe, régisseur général, partage la même satisfaction : « Tout ce champ de contraintes est pour nous un espace de jeu et d’adaptation merveilleux ».

Jean-Philippe ne fait pas ses 57 ans même s’il admet « que ça dépend des matins ». Originaire de Vannes, il passe son adolescence à pratiquer la guitare et divers instruments. « Une passion absolue pour la musique et une formidable échappatoire » qui ne le quittera pas, malgré les innombrables déménagements familiaux qui le conduisent à Nantes, Lorient, Bordeaux, Toulouse, jusqu’à Valence en Espagne. Une fuite incessante qui nourrit en lui – et malgré lui – « un goût toujours renouvelé pour la rencontre ».

À vingt ans, il pousse la porte d’un studio d’enregistrement et c’est en autodidacte qu’il en prend progressivement les manettes pour se mettre dix ans durant au service « des projets musicaux des autres », laissant de côté ses instruments. Jean-Philippe devient ingénieur du son par la pratique et décide ensuite « de faire du son de concert et de théâtre » en accompagnant compagnies et musiciens sur les grandes scènes de France et d’Europe. L’accompagnement artistique devient le fil rouge de sa carrière : « Nous faisons en sorte de mettre les gens dans les meilleures conditions pour qu’ils puissent s’exprimer ou recevoir ».

Ce sont avant tout les « musiques de traverse » qui le passionnent, des explorations sonores à la frontière des genres, « entre jazz, musique traditionnelle, contemporaines, improvisées ». « Perçues à juste titre comme des musiques de niche », elles captivent des publics restreints mais passionnés, et requièrent une attention particulière à la restitution du son et à l’intention artistique, « bien loin des grandes salles accueillant 18 000 personnes ».

Après quelque « 1 500 concerts » à son actif et fort d’un réseau patiemment tissé dans le milieu de la production musicale, Jean-Philippe présente une candidature à la direction de la Maison de la musique de Cap’Découverte, lieu de loisirs et de culture issue d’un projet de reconversion de la mine de charbon du Garric, proche de Carmaux. Pendant dix ans, son équipe accompagne des projets artistiques, lie des partenariats et joue des coudes pour donner une place aux propositions musicales de la structure. « Mais j’ai peu à peu été avalé par une charge mentale qui m’a détourné de ce pourquoi j’étais là ». Il décide de quitter son poste avec « la volonté de récupérer une forme de liberté et d’autonomie ».

C’est bien déterminé qu’il rejoint l’équipe du centre culturel Les arts de lire en 2023. « L’abbaye est un lieu de performances comme j’ai pu les vivre avec la musique de traverse : avec des mots, en philosophie, par la lecture ou en musique, c’est la même chose ». Après trois ans, Jean-Philippe s’étonne encore : « Comment arrive-t-on un soir d’hiver glacial à réunir 30 personnes pour une lecture ? C’est fort ».  « L’abbaye, je la vois comme un lieu de résilience, à la fois robuste et fragile, car politiquement menacé ». Et tout comme Jean-Philippe, Renaud l’affirme : « En dehors du projet culturel porté ici, c’est la dimension politique qui m’a toujours intéressé ». Quant à l’usage du terme « résistance », tous deux voient le Banquet comme « une respiration », « un laboratoire en temps réel qui relie les idées et les gens de façon joyeuse », « un espace de liberté à entretenir ».