Double voix : Pauline Peyrade et Marie Kock, Ce que nos maisons gardent de nous
Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles
Par Johan Faerber
Qui habitons-nous ?
Plus que la question du lieu, c’est la question du lien qui taraude avant tout chacune et chacun. Où habitons-nous ? C’est-à-dire quel corps habitons-nous ? Quel corps nous possède ? Quel lien se tisse de nous aux autres, des autres à nous ? Sommes-nous vraiment au monde sans filtre aucun ? Ou bien choisissons-nous le lieu pour sa capacité à tisser des liens, à poser des situations et à créer des événements ?
Car peut-être sommes-nous d’abord hantés. Hantés par des figures autres auxquelles comme le fit hier après-midi Mohamed El Khatib lorsque, adressant sa troisième carte postale, depuis la librairie Ombres Blanches, il choisit de parler à Zinedine Zidane, le nouveau sélectionneur de l’équipe de France de Foot. Une figure qui hante, une figure qui prend possession, qui dessine des positions.
C’est la question qui a également ouvert la belle discussion entre Marielle Hubert et Dominique Larroque autour du troisième roman de l’autrice, Selon toi. Qui es-tu selon toi ? Ou plutôt qui est toi selon toi ? Lors de l’échange, la romancière a ainsi pu esquisser combien dans ce texte, comme une autobiographie à contre-jour, il s’agit de rendre hommage à Pascale Lemée, sœur de Yann Andréa, le dernier compagnon de Marguerite Duras. Car la question se fait insistante et pressante : « qui habitons-nous ? » revient à se demander qui nous hante. Après tout notre corps, nos vies ne sont que ces maisons hantées. Des maisons balayées par le vent, aux portes ouvertes par les défunts qui ont vidé les meubles ou les fantômes qui, dans leur immatérialité concertée, ont décidé d’investir les lieux. Marielle Hubert le dit : ce qui nous habite, c’est le fantôme continu de nos existences parfois manquées, parfois maladroites.
Autant d’interrogations qui viennent à ouvrir et creuser la belle rencontre menée par Maëlle Sagnes entre Pauline Peyrade, romancière et Marie Kock, essayiste. Sur le parvis de l’abbaye, l’échange se construit autour de la question de savoir ce que nous habitons, et pourquoi on peut parler d’un chez-soi. On est chez nous crient certains. Mais qu’est-ce qui donne le sentiment de pleinement habiter un lieu, d’y fonder sa maison et de pouvoir dire qu’on se sent comme protégé ?
Quand la maison devient-elle un refuge, un abri contre le monde, où le moi peut reprendre son souffle et se couper du monde ? C’est que dit Marie Kock le chez-soi ne coïncide nullement avec une quelconque matérialité. Le Chez-soi est un sentiment. Il innerve totalement un lieu à partir du moment où il existe un investissement non financier mais affectif. Investir les lieux, c’est pouvoir doter n’importe quelle maison d’une double vertu essentielle : politique. La maison me donne droit de cité. Et une vertu poétique : je peux, habitant la maison, commencer à créer et à vivre. A faire du monde une manière de poème où je pourrais de nouveau respirer. Décidément reprendre mon souffle.
Est-ce que chacun est bien chez soi ? se demande également et conjointement Pauline Peyrade à propos de son magistral roman, Les Habitantes, c’est-à-dire à quel moment l’existence précaire de son héroïne se sert de sa maison pour exercer, depuis son existence précaire, une forme de résistance quotidienne et une manière de dissidence. Ecrire, ce n’est évidemment décrire simplement mais c’est trouver dans le lieu un chez-soi, une somme d’affects qui convertit le geste même d’écriture : il faut raconter le lieu comme un lien. Raconter le lien à une lieu autorise à mieux voir le lieu et à voir que tout l’entoure.
Qui habitons-nous mais surtout avec qui ? Quels sont les entours de la vie de la maison ? Qu’est-ce qui fait monde avec nous, avec vous, avec soi ? Dans un fort geste écoféministe, Pauline Peyrade rappelle combien les habitantes, ce ne sont pas uniquement les femmes qui habitent mais toutes les espèces vivantes qui cohabitent. Ecopoétique et politique s’entremêlent ici dans une littérature verte, une littérature marron qui ne cessent de conjuguer leurs forces pour mieux cerner ce qu’endure le vivant qui reste après tous les désastres écologiques.
Des désastres comme la peste noire du Moyen Âge comme l’affirme avec une rare force Patrick Boucheron dans sa conférence de fin de journée. Une peste à la violence sans répit. Une peste qui fait disparaître près de 70% de la population. Et une peste qui contamine tout. Qui rend le langage malade et devient une métaphore littéralement virale qui emporte les discours dans une frénésie sans frein.
On ne peut pas se calfeutrer de la peste. Mais le langage lui-même devient totalement fongible : il est submergé par la peste même qui devient obsessionnelle. Il est impossible de se calfeutrer car le monde est en train de prendre le dessus.
On ne sait plus où habiter pour échapper à la peste. Elle imprime à chacune et chacun une telle peur, elle hante tellement les unes et les autres que la maison devient strictement inutile. La notion même de maison-refuge devient une aberration sanitaire. Aucun confinement possible. Tout semble risible devant un monde qui entend, à tout prix, reprendre ses droits et mettre en défaut ce qui fait l’humanité de l’homme.
C’est d’elle dont parleront Beckett et Blanchot : cette humanité indélogeable. Cette humanité indestructible qui persiste même lorsque les hommes sont détruits. La peste émotionnelle, c’est ce qui a été léguée ici, au cœur de la maison à peine reconstruite.
Et c’est elle dont s’échappe la folie des hommes qui emporte le film de Satyajit Ray, La Maison et le monde, qui donne son titre au Banquet de cette année. Et que continuent le lendemain matin à explorer dans leur beau séminaire cinéma Irène Bonnaud et Christophe Pradeau. Où être chez soi, c’est savoir que les nationalismes guettent. Que la maison s’affronte au monde. Ce que Pauline Peyrade, en un bel exercice d’admiration sur Virginia Wolf, dira le midi même : le patriarcat est un fascisme. Le chez-soi est menacé par le « on est chez nous ».
Où habitons-nous ? Ou plutôt : qu’habitons-nous ?

