La fabrique du Banquet : Les passeuses d’histoire

Virginie, Florence, Alicia et Julia, Banquet du livre d'été 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Virginie Segura, Florence Bernardoni, Alicia Even et Julia Vidal, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.

Par Maxime Lagarde

À l’entrée du monument, Florence Bernardoni et Virginie Segura nous accueillent aujourd’hui pour un nouvel entretien croisé. Depuis la Belgique et la Martinique, deux trajectoires de vie bien distinctes mais un même virage opéré au service du patrimoine et de la transmission de l’histoire.

Originaire de la région lyonnaise, Florence passe vingt ans de sa vie à Bruxelles où, comme elle nous l’explique, elle exerce dans un milieu bien éloigné de la médiation culturelle. « En Belgique, je travaillais pour un cabinet de lobbying, principalement pour des associations automobiles », « mais jamais pour le tabac : « on ne travaille pas pour le tabac » nous disait la direction ». Responsable administrative, Florence est contrainte de repenser son avenir professionnel lorsqu’elle est touchée par un plan de licenciement.

« J’avais envie de vivre autre chose, de faire quelque chose de plus calme ». Fin 2019, elle quitte la capitale belge pour Aix-en-Provence où elle envisage d’ouvrir un salon de thé. Mais la crise sanitaire rebat les cartes. « Ce n’était évidemment pas bon le moment pour ouvrir un lieu public ».

Toutefois, Florence a un autre plan, fruit d’une passion de longue date pour « le patrimoine, la pierre et les monuments ». « J’ai beaucoup voyagé à travers le monde, fascinée par les constructions humaines ». Elle décide alors de se former à Carcassonne au métier de guide touristique. Cette formation la conduit notamment à approfondir sa connaissance du patrimoine de Lagrasse et de Villerouge-Termenès. « Ce sont des lieux d’une grande beauté mais encore méconnus » nous raconte Florence, qui a très vite « un coup de cœur pour le village de Lagrasse et sa superbe abbaye ». C’est à Narbonne qu’elle débute son nouveau travail dans la médiation et l’accueil touristique.

Comme Florence, sa collègue Virginie a elle aussi réorienté son parcours pendant le confinement.

Virginie est minervoise, mais a des envies d’ailleurs. Après le bac, elle part pour la Martinique où elle travaille comme saisonnière « dans les bars de plage et les grands hôtels ». Jeune mère célibataire, elle retourne dans l’Aude et trouve un emploi à l’aéroport de Carcassonne. « Accueil, vente de billets, check in, embarquement, débarquement » : Virginie passe dix ans dans le terminal de Carcassonne, « avant tout pour vivre sereinement avec ma fille ».

Virginie hérite aussi des grandes passions familiales : la musique, la photographie et les arts. Après une formation en audiovisuelle, elle monte son autoentreprise de réalisation et de montage. « J’ai travaillé avec beaucoup de musiciens et musiciennes et de lieux culturels, je filmais des concerts et réalisais des clips ». Pour développer son réseau, elle s’appuie sur Radio Marseillette, radio libre créée par son père en 1984. Virginie fait alors la tournée des scènes et monte une petite équipe – « un animateur, une dessinatrice, une photographe, et moi à la vidéo ». Ensemble, ils confectionnent des interviews d’artistes pour son émission « Radio and Road ». « Mais j’ai perdu les paillettes des débuts et je me suis demandé :  »qu’est-ce que tu veux vraiment faire ? » ». C’est alors que la pandémie est entrée brusquement dans nos vies.

« En galère » mais pleine de curiosité, Virginie se réfugie dans l’histoire. « J’ai commencé à remonter le temps : je dévorais la Révolution française, la Première et la Seconde Guerre mondiale ». Durant ses sorties en randonnée, elle resitue dans la région les événements historiques et cherche les lieux marqués par le passé. « Les Wisigoths, les Romains, les Omeyades : j’adore ce territoire rempli d’histoires ». Pourquoi cette passion pour l’histoire ? « Je ne sais pas, j’étais nulle en histoire ». Peut-être faut-il chercher un début de réponse dans une histoire familiale marquée par la Retirada. Elle franchit alors le pas et débute une formation d’agent d’accueil, avec en ligne de mire le métier de guide touristique.

Pourtant très distinctes, les trajectoires de Florence et Virginie finissent par se croiser. En 2022, elles forment un duo, partagé entre Lézignan et Lagrasse, comme conseillères de séjour touristique et, « de fil en aiguille », finissent par atterrir dans l’abbaye médiévale.

À l’accueil et la médiation, Florence aime le contact avec le public, « plus ou moins connaisseurs, mais toujours intéressés ». Elle prend du plaisir « à capter les regards et les sourires », « à transmettre et partager aux visiteurs l’histoire insoupçonnée des lieux », le quotidien des abbés et des moines du XIe au XIVe siècle, en replaçant toujours « le monument dans un contexte historique qui le dépasse largement ». « Ce que j’aime dans ce lieu, c’est la petite histoire dans la grande Histoire : les deux sont indissociables » complète Virginie. Une approche qu’elles cultivent en actualisant en continu leurs connaissances du Moyen Âge.

« Et puis ce monument est un lieu un peu particulier », renchérit Virginie en observant le mur séparant le centre culturel des Arts de lire de la communauté religieuse voisine. Les usages politiques du patrimoine, c’est un thème qui, à n’en pas douter, intéresse Alicia Even. Assistant Florence et Virginie pour l’été, cette enfant du pays étudie « l’histoire publique » à Albi. Une discipline qui décortique les pratiques historiennes en dehors des champs de l’enseignement et de la recherche universitaire, et invente de nouvelles façons de mettre l’histoire en partage.