A la table des libraires : Habiter en philosophe avec Benoit Goetz

Benoît Goetz Théorie des maisons L’habitation, la surprise © Editions Verdier

Benoît Goetz, Théorie des maisons L’habitation, la surprise © Editions Verdier

Sélection proposée par Samuel Péricaud et Nicolas Vives, librairie Ombres Blanches

Théorie des maisons : l’habitation, la surprise (Verdier, 2011) est l’un des premiers livres qui nous est venu à l’esprit quand on a commencé à travailler sur le thème du Banquet. Benoit Goetz nous a malheureusement quitté en 2024, mais cette édition du Banquet est complètement taillée à la mesure de ce philosophe : il aurait, nous en sommes persuadés, prononcé une conférence remarquable.

Son livre s’inscrit dans le sillage de Martin Buber, et considère que dans toute philosophie, s’élabore les contours d’une maison, d’un lieu habitable qui serait une manière « d’être à l’espace », une manière de « configurer un monde » et d’en produire une vision.

Au cœur de cet essai, profond et lumineux, il pose le regard sur ces maisons de philosophes et nous invite à considérer autrement les philosophies de Nietzsche, Heidegger, Levinas, Deleuze, Derrida, Benjamin ou Barthes, à les considérer à l’image de la chambre à soi de Virginia Woolf, c’est-à-dire en faisant de la maison un lieu d’habitabilité pour la pensée.

Voilà pourquoi il nous a paru indispensable de faire de ce livre Théorie des maisons le point de départ de l’une de nos tables thématiques. On y retrouve bien entendu les références sur lesquelles s’appuie Goetz pour « bâtir son édifice », mais nous avons aussi ajouté quelques textes qui nous ont parus aller dans la même direction ou explorer ces alentours.

Et puisqu’il est beaucoup question chez Goetz de Heidegger, nous avons cru utile de faire voisiner sur cette table le dernier essai de Georges Didi-Huberman L’éboulis de l’être (Editions de Minuit, 2026).

Un petit livre dans lequel la visite du temple d’Apollon Epikourios est l’occasion d’une méditation (Didi-Huberman parle d’une rêverie philosophique) sur le texte de Heidegger L’origine de l’œuvre d’art. Et le prétexte à une relecture critique du philosophe allemand qui après un voyage en Grèce a été déçu de ne pas avoir pas retrouvé en vrai « la Grèce originaire de toujours », le pays natal des philosophes qu’il voyait depuis Fribourg.

Enfin, Didi-Huberman relève des propos symptomatiques de ce qu’a été la « maison Heidegger » ; une philosophie qui dessine les tristes contours d’une maison dans laquelle le monde est absent. Une maison enfermée sur elle-même et campée sur ses fondations.

« Le fait que le « bâtir » eut été rapproché par le philosophe du « je suis » constituait l’un des nombreux arguments destinés à faire de l’architecture une garantie de l’être, tout cela supporté par la pierre et enraciné dans la terre. « Bâtir, écrivait le philosophe, est déjà, de lui-même habiter. » Mais que signifiait dans une telle perspective « habiter » ? Ce n’était rien d’autre que se sentir protégé par un espace solidement arrimé à la terre : c’était se sentir libre d’être enclos. »