Zohra Bouktab (comptable de l’Abbaye médiévale de Lagrasse, centre culturel Les arts de lire), Pauline Le Pottier et Sixtine de La Selle, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles
Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.
Par Maxime Lagarde
Au premier étage de l’abbaye, rendez-vous est pris avec Pauline Le Pottier, administratrice et responsable des ressources humaines, et Sixtine de La Selle, chargée de communication. Deux itinéraires, mais une même attention portée à l’autre, pour faire des Arts de lire un lieu aussi vivant de l’intérieur qu’ouvert sur l’extérieur.
Pauline a parcouru bien des distances avant de débarquer à Lagrasse. Après ses études, elle quitte sa Bretagne natale pour s’envoler aux quatre coins du monde. « J’ai toujours aimé voir le monde et faire des rencontres ». Elle travaille un temps en Amérique du Sud, en Suède et en Espagne, avant d’organiser des événements à Paris, dans le quartier de La Défense. Plus tard, elle débarque à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, où elle travaille dans la logistique maritime. « On organisait les importations venues du continent européen. Les navires partent pour 40 jours de traversée ». Elle devient ensuite professeure d’espagnol pendant plusieurs années à Thio, un village de la côte est.
En 2018, lorsqu’elle arrive à Lagrasse, Pauline a « un vrai coup de cœur » pour le village. « Lagrasse n’est pas un village comme les autres : divers parcours de vie s’y croisent et s’y installent ». Elle perçoit ici « un mode de vie insulaire nourri d’une grande hospitalité » qui n’est pas sans lui rappeler sa vie dans le Pacifique Sud. Dans un premier temps, elle travaille dans la cave coopérative Terre d’Expression à Fabrezan, et c’est spontanément qu’elle se propose de rejoindre les Arts de lire en 2023.
Des activités commerciales de l’abbaye à la mise en place de la billetterie en ligne jusqu’à l’administration et les ressources humaines, Pauline connaît bien les rouages du lieu. « C’est une structure à échelle humaine, qui demande une grande polyvalence aux salarié·es ». Pendant le Banquet d’été, la maison s’agrandit : de 10 salariés à l’année, on passe à 14 salarié·es, 12 saisonniers et 40 bénévoles. « Accompagner tout ce monde représente une sacrée logistique ». Aux ressources humaines, Pauline s’attache à « trouver des solutions avec transparence, inciter au dialogue avec et entre les membres de l’équipe en tissant des liens de confiance ». Un travail d’équilibriste car « aucune journée ne se ressemble aux Arts de lire et ça peut ne pas plaire à tout le monde ; pour moi, c’est très stimulant ».
Aujourd’hui fière de travailler dans « un cadre aussi marquant, inscrit dans une dynamique culturelle locale », Pauline a découvert le Banquet avec curiosité : « Étant à la base plutôt adepte des festivals de musique comme les Vieilles Charrues en Bretagne, c’est vrai qu’un festival de littérature, au début, c’est assez intriguant ». Mais nul besoin d’être féru·e de littérature pour pousser les portes du Banquet. Responsable de la communication, Sixtine l’assume : elle troque régulièrement la lecture contre une aventure vidéoludique, « de Clair Obscur à The Witcher ».
Assise à son bureau débordant d’affiches et de flyers, Sixtine s’attelle à la communication des événements programmés par le centre culturel Les arts de lire. C’est elle qui est derrière le programme de papier que vous tenez entre les mains, les lettres d’informations et le Journal des arts de lire que vous découvrez quotidiennement sur vos écrans, ou encore les publications Instagram vous invitant à la prochaine conférence. C’est elle aussi qui, grâce à la signalétique, vous guide dans le monument ou jusqu’au prochain atelier.
Originaire de Chalon-sur-Saône, formée à Lyon à la communication et à l’ingénierie culturelle, elle passe notamment par le Théâtre national populaire de Villeurbanne avant de s’installer en couple dans le Minervois. C’est en 2023 qu’elle rejoint l’équipe des Arts de lire.
En lien avec la direction et la programmation, son travail consiste à mettre en forme les actualités et les événements de l’abbaye et de la librairie : « Que ce soit via le web, les réseaux sociaux ou des affiches, la communication, c’est avant tout rendre l’information accessible à différents publics, en se mettant à la place des destinataires ». Ainsi, « communiquer en ville ou à la campagne, ce n’est pas pareil : comment s’informent nos publics ? et comment les toucher ? ».
« Il est difficile de faire se croiser les publics : il faut trouver des points d’accroche et des événements ont montré que c’est possible ». En 2024, le centre culturel propose un week-end Prendre la route célébrant le vélo, en spectacle, chansons et lectures. « À cette occasion, on a contacté les associations de cyclistes du département et ça a été un succès ». Plus encore, la benjamine de l’équipe garde en mémoire la journée du Banquet d’été 2025 consacrée à la culture sourde. « L’organisation de ce moment nous a obligé à penser autrement ‘’la communication’’ car, au contact d’autres cultures, elle peut prendre des formes bien différentes ».
Parmi les projets à venir, Sixtine espère beaucoup du travail en préparation de « refonte muséographique du monument ». Sensible à son environnement de travail, « riche en histoire », elle ne se laisse pas pour autant impressionnée. Elle rappelle que l’une des forces des Arts de lire est d’inscrire l’abbaye « dans le temps présent ». Loin d’être un espace dominé par son passé, voilà un lieu vivant « traversé par des questions très actuelles » : identité de soi et de genre, relations aux autres et au monde. « La lecture de Maude Veilleux, sous les étoiles du Banquet d’été 2024, m’a par exemple vraiment marqué ».
Pauline garde elle aussi de beaux souvenirs des deux précédentes éditions. « La conférence de Benoît Trépied sur l’histoire et l’avenir de la Nouvelle-Calédonie m’a évidemment beaucoup parlé ». Et puis, partagée entre la Bretagne, son foyer de cœur, et Lagrasse, sa maison d’adoption, Pauline lit avec attention les écrits de Marie Kock et de Tanguy Viel, dont le livre Paris-Brest (éditions de Minuit, 2009) résonne encore en elle, « comme un écho » à sa propre vie. « J’ai souvent eu besoin de partir pour mieux revenir » nous confie-t-elle. Pour Sixtine, « la maison ne prend pas nécessairement la forme d’un lieu, elle peut aussi être incarnée par une personne aimée, une personne refuge ».

