Représentation des Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires © Jocelyne Saris
Avant la représentation des Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, nous donnons la parole aux quatre artistes de cette création théâtrale et musicale collective, ainsi qu’à Jacques Galantus, président du Comité économique, social et environnemental (CESE) de l’Aude, à l’origine de la mise en lumière des Cahiers de doléances audois.
Conçue à partir d’extraits des Cahiers de doléances de 2019 par Valérie Muzetti, Alexis Palazzotto, Mélanie Prochasson et Laurent Soffiati, cette lecture théâtralisée et musicale, suivie d’un échange avec le public, redonne vie à une parole citoyenne longtemps restée dans l’ombre. Portée par le CESE et le Département de l’Aude, elle accompagne une démarche pionnière de publication de plus de 2 000 contributions issues du Grand débat national.
Les articles de la série :
Lundi 27 juillet : Jacques Galantus et Mélanie Prochasson
Mardi 28 juillet : Laurent Soffiati, Valérie Muzetti et Alexis Palazzotto
Représentation suivie du débat : Mardi 28 juillet à 21h30, Place de la halle de Lagrasse
Accès libre et gratuit
Les Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, une création collective de Valérie Muzetti, Alexis Palazzotto, Mélanie Prochasson et Laurent Soffiati. Une initiative du Comité économique, social et environnemental-CESE de l’Aude, avec le soutien du Département de l’Aude.
Production abbaye médiévale de Lagrasse, centre culturel Les arts de lire.
Propos recueillis par Jean-Sébastien Steil
# 3/5
Laurent Soffiati : « Nous ne sommes pas là pour dire à la place des gens, mais pour rendre cette parole visible et audible. »
Après avoir grandi dans l’Aude, s’être formé à Lyon puis avoir exercé comme comédien à Paris, Laurent Soffiati est revenu s’ancrer sur son territoire d’origine en y fondant la compagnie Idéal Cinéma. Il revient ici sur la naissance du spectacle Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, une aventure collective qui interroge autant les formes de l’écriture théâtrale que la place du théâtre dans le débat démocratique.
Peux-tu revenir sur ton parcours et raconter comment les Cahiers de doléances sont entrés dans ton cheminement ?
LS : Je suis né à Carcassonne et j’ai découvert le théâtre à Bram, au collège, puis au lycée en section théâtre. J’ai ensuite étudié à Aix-en-Provence avant d’intégrer l’ENSATT, à Lyon, de 1997 à 2000. Après cela, je suis monté à Paris où j’ai travaillé comme comédien au théâtre, au cinéma et à la télévision, tout en développant un travail autour de la musique, notamment avec le Chœur de Radio France.
À un moment, j’ai eu envie de créer ma propre compagnie, Idéal Cinéma, installée dans l’Aude. J’y développe un travail mêlant création, transmission et poésie, avec beaucoup de lectures à voix haute et de médiation.
C’est aussi à cette période que je me suis impliqué dans la conception de la première édition du Salon des artistes audois. J’y ai rencontré Mélanie Prochasson et Valérie Muzetti, avec qui nous avons assuré la coordination du projet. Alexis Palazzotto nous a rejoints à cette occasion.
Quelques mois plus tard, Franck Simoneau (alors directeur d’Arts Vivants 11, ndlr) nous a proposé de travailler sur les Cahiers de doléances. Au départ, c’était une commande assez mystérieuse. Nous ne savions ni ce qui était attendu, ni l’ampleur de la matière. Nous avons accepté d’explorer cette proposition, puis nous sommes repartis chacun avec des piles de cahiers sous le bras. C’est là que l’aventure a commencé.
Comment transforme-t-on des dizaines de cahiers en un spectacle d’une heure écrit collectivement ?
LS : Très vite, j’ai pensé à un dispositif simple : trois pupitres, trois micros, trois chaises. Pour moi, ces objets avaient déjà un sens dramaturgique. Le pupitre est le lieu de la parole publique, le micro amplifie la voix, et cette distance empêchait toute incarnation psychologique. Nous portions ces paroles, nous ne les jouions pas.
Ensuite, il a fallu lire. Tout l’été, j’ai travaillé avec mes cahiers et un Stabilo. Certaines phrases revenaient sans cesse, d’autres s’imposaient par leur force ou leur musicalité. Il fallait accepter de faire des choix, en sachant qu’on laissait énormément de côté.
Très vite aussi, une structure s’est imposée : un prologue, trois actes, un épilogue. Ce cadre nous a permis d’organiser cette masse de textes. Mélanie a donné une première impulsion dramaturgique qui nous a servi de point de départ, puis chacun a apporté ses propositions. Valérie a toujours été vigilante à ce que tous les thèmes évoqués soient présents dans le montage.
Nous avons aussi voulu expérimenter une forme d’écriture horizontale, sans hiérarchie. Chacun avait ses vigilances, ses compétences, ses intuitions. Il y a eu des désaccords, bien sûr, mais nous avons toujours cherché à composer plutôt qu’à imposer.
L’arrivée d’Alexis a été une évidence. La musique apportait une respiration et empêchait que le spectacle devienne démonstratif. Elle faisait entendre ces paroles autrement.
Enfin, nous avons construit une progression : partir des paroles ordinaires, traverser les tensions et les discours les plus difficiles, puis terminer sur quelque chose qui ouvre un horizon commun, notamment avec la Déclaration des droits de l’homme. Je tenais pour ma part à ce que le spectacle ne s’achève pas dans le chaos mais sur une possibilité de rassemblement.
Tu parles d’une « dramaturgie démocratique ». Qu’entends-tu par-là ?
LS : Nous avons essayé de travailler en cohérence avec le propos du spectacle qui parle de démocratie : sans chef désigné, en construisant ensemble. Cela ne veut pas dire que tout était simple. Il y a eu des tensions, des incompréhensions, des opinions divergentes tout à fait normales mais nous avons toujours cherché une solution commune.
Je crois aussi que cette matière ne nous appartient pas. La forme, oui ; les paroles, non. Nous sommes seulement des passeurs. C’est cette responsabilité qui nous oblige à rester disponibles, à continuer d’ajuster le spectacle. Je n’ai jamais eu le sentiment que c’était un objet définitivement terminé.
Qu’est-ce qui t’a convaincu de t’engager dans ce projet ? Quel sens citoyen lui donnes-tu aujourd’hui ?
LS : D’abord, j’ai accepté parce que j’avais confiance dans les personnes qui me l’ont proposé. Les rencontres comptent beaucoup pour moi.
Il y a aussi un engagement très lié au territoire. Je suis revenu vivre ici, j’y ai installé ma compagnie et j’essaie de faire circuler les œuvres, les artistes, les idées. Les Cahiers s’inscrivent naturellement dans cette démarche.
Je n’avais pas moi-même rempli un cahier de doléances, mais je trouvais essentiel que cette parole soit entendue. Ce qui m’a le plus frappé en les lisant, c’est la question de la justice. Derrière des revendications très différentes, ce qui revenait sans cesse, c’était le sentiment d’injustice : l’accès aux services publics, les inégalités, la difficulté d’être entendu.
Je comprends que cette injustice produise de la colère. Notre rôle est de permettre à cette colère d’être entendue sans la caricaturer. Au fond, ce que nous faisons, c’est donner une place publique à une parole populaire qui était restée enfermée dans des cahiers. Nous ne sommes pas là pour dire à la place des gens, mais pour rendre cette parole visible et audible.
Vous présentez maintenant le spectacle au Banquet du livre. Dans quel état d’esprit abordes-tu cette représentation ?
LS : J’ai vraiment le sentiment que c’est une nouvelle étape du projet. Nous allons jouer pour la première fois dans cette nouvelle scénographie, au milieu du public, en cercle. Je suis très curieux de voir ce que cela va produire.
Le Banquet est un lieu où dialoguent les livres, les auteurs, les artistes et les spectateurs. Je trouve que les Cahiers y trouvent naturellement leur place.
J’espère aussi que cette représentation ouvrira une nouvelle vie au spectacle. Le projet a déjà connu plusieurs phases ; aujourd’hui, avec cette nouvelle forme, j’ai le sentiment qu’il entre dans un autre âge. J’ai hâte de voir comment cette parole circulera au cœur d’une véritable assemblée de spectateurs.

# 4/5
Valérie Muzetti : « Nous sommes des passeurs »
Comédienne et cofondatrice du collectif Médiane et Cie, coautrice de Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, Valérie Muzetti revient sur son engagement dans une création collective fondée sur la mise en voix de la parole citoyenne, le travail horizontal entre artistes et la place de l’acteur comme « passeur » de textes qui ne lui appartiennent pas.
Comment es-tu arrivée dans ce projet des Cahiers de doléances ? Qu’est-ce qui t’a donné envie d’y participer ?
VM : Je crois que c’est Franck Simoneau qui m’en a parlé le premier. Il dirigeait Arts Vivants 11 et était membre du CESE (conseil économique, social et environnemental de l’Aude, ndlr). On a été un peu « cooptés » car on travaillait ensemble avec Laurent, Mélanie et Alexis autour du Salon des artistes audois. On avait déjà partagé des performances. Il y avait quelque chose qui fonctionnait entre nous : des univers très différents, mais une capacité à fabriquer rapidement des choses ensemble.
Chacun arrivait avec une identité forte : Laurent avec l’écriture, Mélanie avec le travail de la voix, moi davantage sur le corps et le plateau, et ça créait un terrain commun évident. Et puis, très simplement, il y avait les cahiers de doléances, une matière encore peu explorée. Je n’ai pas hésité. Et j’étais aussi heureuse de retravailler avec eux.
Tu avais déjà travaillé à partir de paroles recueillies. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce type de matière ?
VM : Oui, ce n’était pas une découverte pour moi. J’ai déjà participé à des projets autour de paroles collectées, notamment avec la Mission départementale aux droits des femmes dans l’Aude : sur le VIH au féminin, puis sur les violences faites aux femmes. J’avais moi-même recueilli des témoignages, ensuite confiés à une autrice, Émilie Bonnafous, qui en avait tiré une pièce, Excusez-moi, madame, reprise ensuite dans un cadre militant.
Ce qui m’intéresse, c’est cette idée de donner voix à des récits qui, sinon, resteraient invisibles. Faire circuler la parole, la rendre audible : pour moi, c’est déjà une forme de théâtre.
Ce travail s’inscrit-il dans une démarche plus large chez toi, entre théâtre et engagement ?
VM : Oui, complètement. Je n’ai jamais vraiment séparé les deux. Très tôt, dès la sortie du conservatoire de Montpellier, j’ai participé à des actions de sensibilisation autour du VIH. Ensuite, mon parcours s’est construit dans le compagnonnage au sein de compagnies. J’ai aussi été marquée par des expériences dans les squats à Paris, des lieux alternatifs où j’ai rencontré des artistes engagés. Et puis il y a eu mon attirance pour le théâtre du mouvement, la danse, le masque.
Quand je suis arrivée dans l’Aude, j’ai rencontré Céline Chemin, formée dans la lignée de Jacques Lecoq. On a trouvé un terrain commun : le corps comme élément central du jeu, porteur de sens autant que la parole.
Dans ce projet, vous portez une parole qui n’est pas la vôtre. Comment trouves-tu ta place d’actrice dans cet exercice ?
VM : C’est presque l’inverse de ce qu’on pourrait imaginer : la contrainte du pupitre et de la lecture rend la présence encore plus intense. On a beaucoup travaillé sur la juste place de l’acteur : comment ne pas « jouer », comment ne pas s’approprier le texte, tout en le rendant vivant. Il fallait trouver une forme d’humilité, pour que la parole des cahiers existe pleinement.
Nous sommes des passeurs. Même si certaines phrases résonnent personnellement, elles ne nous appartiennent pas. L’enjeu est de faire entendre des voix multiples sans les recouvrir.
Comment avez-vous construit cette forme à plusieurs ?
VM : Au départ, de manière très concrète. Mélanie a apporté tout un travail sur la voix, les rythmes, les chœurs. Laurent avait une réflexion scénographique pour éviter l’identification trop forte à l’acteur. Alexis, en regard extérieur, jouait un rôle important pour trancher et sortir des impasses.
Et puis, très vite, on a fonctionné de manière horizontale. On se donnait des retours directs : « là, ça prend trop de place », ou « là, on perd le texte ». C’était une forme de codirection, assez intuitive. On ne jouait pas des personnages : on portait une parole. Et il fallait trouver comment faire exister plusieurs voix avec seulement trois interprètes, sans surcharge ni effet.
Comment avez-vous abordé les Cahiers de doléances ? Comment s’est faite la sélection des textes ?
VM : Jacques Galantus nous a transmis une sélection d’environ quatre-vingt-dix cahiers qu’il avait déjà parcourus, en veillant à leur diversité.
Ensuite, nous nous les sommes répartis assez simplement, en essayant que chacun ait des matériaux variés, des écritures et des tonalités différentes. De mon côté, j’étais plutôt attentive au fond, au sens de ce qui était dit. D’autres étaient davantage sensibles à la forme, au rythme, à la manière dont les choses s’écrivaient. Mais tout cela circulait en permanence.
À un moment, il a fallu faire des choix, parce qu’il y avait des redondances, des échos entre les textes. Cela a donné lieu à de longues discussions, parfois très vives, mais toujours avec un objectif commun : respecter la diversité des cahiers tout en construisant une forme artistique cohérente.
Votre manière de travailler faisait-elle écho à ce que racontent les cahiers eux-mêmes ?
VM : Oui, très vite, on a compris que notre manière de travailler était, en soi, politique. D’abord parce que les cahiers de doléances constituent un objet profondément politique. Ensuite parce que nous venions d’horizons très différents, et que le simple fait de construire quelque chose ensemble n’allait pas de soi.
Mais ce qui m’a surtout marquée, c’est que cette dimension politique se jouait aussi au quotidien, dans la façon de décider, de débattre, de s’écouter. Au départ, ce n’était pas évident : il y avait des désaccords, des sensibilités fortes.
Peu à peu, on a mis en place des règles très concrètes comme ne pas se couper la parole, reformuler, vérifier qu’on s’est bien compris. Des choses simples en apparence, mais qui transforment la manière de travailler ensemble. Et il y a eu un vrai apprentissage de l’écoute : accepter que l’autre ne soit pas dans l’opposition, mais dans une autre lecture. C’est sans doute là que s’est construit quelque chose de très fort, une manière de fabriquer du commun.
Qu’est-ce qui t’a le plus marquée dans les réactions du public ?
VM : On a joué dans des contextes très différents, avec des publics eux aussi très variés. À chaque fois, il y a une forme de surprise : sur la richesse des cahiers, sur la diversité des paroles, et aussi sur le fait que les citoyens ne font pas que critiquer, mais proposent, imaginent, formulent des choses très concrètes.
Le dispositif de lecture surprend aussi. Les gens s’attendent parfois à quelque chose de froid, et ils découvrent une grande intensité, une circulation très vivante de la parole.
Après les représentations, il y a souvent des échanges forts. Les gens ont besoin de parler, de réagir, de se reconnaître dans ce qui a été entendu. Cela crée des discussions parfois très intenses, parfois inconfortables, mais toujours vivantes.
Qu’est-ce que tu retiens, aujourd’hui, de cette aventure collective ?
VM : Je crois que cette aventure sert à plusieurs choses. D’abord, à remettre la parole citoyenne au centre, à la rendre visible et audible. Ensuite, à recréer des espaces de discussion, dans une période où ils sont plus rares.
Et puis, très simplement, cela redonne envie de parler et de se retrouver. De ne pas rester seul avec ses opinions, mais de les confronter à celles des autres. Créer du lien, au fond, c’est peut-être l’essentiel.

# 5/5
Alexis Palazzotto : « La musique n’est pas seulement une question d’esthétique : je m’interroge sur la place d’un musicien dans la société. »
Musicien co-auteur des Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, Alexis Palazzotto revient sur son parcours et sur la place de la musique dans ce projet théâtral. Il raconte comment l’accordéon devient un partenaire de la parole des comédiens et dit en quoi cette aventure rejoint sa conviction profonde : faire de la musique un engagement artistique et politique.
Peux-tu revenir en quelques mots sur ton parcours et nous raconter comment tu es arrivé dans l’aventure des Cahiers de doléances ?
AP : J’ai rencontré le théâtre comme musicien lorsque je vivais à La Réunion. J’y ai travaillé avec une compagnie jeune public, puis j’ai rejoint un collectif d’artistes dont faisait partie Mélanie Prochasson. Ensemble, nous avons créé la compagnie Sur la peau du monde.
En arrivant en métropole, j’ai rencontré Laurent Soffiati. Nous avons travaillé sur plusieurs projets et, lorsqu’il a été sollicité avec Mélanie et Valérie pour les Cahiers de doléances, il a tout de suite souhaité qu’un musicien fasse partie de l’aventure. Il a pensé à moi. J’ai accepté immédiatement. Travailler autour d’une parole citoyenne correspond exactement à ce qui donne du sens à ma pratique. La musique n’est pas seulement une question d’esthétique : je m’interroge sur la place d’un musicien dans la société. Ce projet répondait pleinement à cette interrogation.
Avais-tu déjà participé à des projets où la dimension politique était aussi centrale ?
AP : Pas de cette manière. J’avais déjà joué dans des événements militants ou engagés, mais j’y intervenais comme musicien. Ici, c’était différent : la matière même du spectacle est politique. Il s’agit de soutenir une parole démocratique, de lui donner une présence. Pour moi, c’était passionnant.
Comment as-tu abordé l’écriture musicale du spectacle ?
AP : Ma première question a été très simple : pourquoi la musique est-elle là ? Que vient-elle faire dans ces Cahiers de doléances ? J’ai imaginé qu’elle pouvait remplir plusieurs fonctions à la fois. Elle accompagne les voix, ponctue le récit, met certains passages en relief, crée des paysages sonores et dialogue avec les comédiens.
L’idée qui s’est progressivement imposée était de faire en sorte que la musique semble naître du jeu lui-même. J’aimerais presque qu’on oublie le musicien et que la musique paraisse sortir des corps, des voix, de la mise en scène. C’est une recherche qui se rapproche beaucoup de la musique de film : on ne la remarque pas forcément, mais elle transforme ce que l’on perçoit.
Cette recherche implique beaucoup d’improvisation. Pendant le spectacle, je suis constamment attentif aux respirations, aux regards, aux mouvements des comédiens. Il faut pouvoir réagir immédiatement.
Elle demande aussi un travail d’économie. Mon premier réflexe est souvent d’en faire trop. Il faut enlever, simplifier, laisser de l’espace aux textes. Les retours des autres sont essentiels. C’est un travail permanent de réglage.
L’accordéon occupe une place très particulière dans ce spectacle. Comment as-tu travaillé avec cet instrument ?
AP : L’accordéon est un instrument profondément populaire. Même s’il est né dans les salons aristocratiques, il est rapidement devenu un instrument du peuple. Le simple fait d’arriver avec un accordéon convoque déjà tout un imaginaire, qui entre immédiatement en résonance avec les Cahiers de doléances.
Ensuite, il fallait dépasser cette image. C’est pour cela que le répertoire est très varié : on passe de Purcell à la valse musette, en passant par l’improvisation. L’accordéon est un instrument extrêmement riche, mais cette richesse peut devenir un piège. Il remplit facilement tout l’espace sonore. Mon travail consiste donc à trouver la juste place : choisir les bons registres, les bonnes fréquences, adapter le son à chaque voix.
Là encore, il faut beaucoup d’économie. C’est une vieille difficulté chez les accordéonistes : on a toujours envie de jouer trop de notes. J’essaie au contraire d’aller vers un jeu plus précis, plus respiré, qui accompagne sans envahir.
Qu’est-ce que cette aventure t’a apporté ? Y a-t-il un moment qui t’a particulièrement marqué ?
AP : Le moment le plus fort reste pour moi la représentation au centre social du Viguier, à Carcassonne. Nous jouions devant des habitants du quartier, des personnes qui ne fréquentent pas forcément les théâtres. Les échanges qui ont suivi étaient très différents de ceux que nous connaissons habituellement.
Je me souviens notamment d’une femme qui nous a interrogés très simplement sur le sens d’un passage du spectacle. Ce n’était pas une discussion théorique ; c’était une vraie question, directement liée à ce qu’elle avait entendu. À ce moment-là, j’ai eu le sentiment que le spectacle trouvait pleinement sa place.
C’est d’ailleurs ce qui me questionne aujourd’hui. Les Cahiers de doléances donnent voix à une parole populaire, mais cette parole est souvent entendue par un public qui fréquente déjà les lieux culturels.
J’aimerais que le spectacle circule davantage dans les quartiers, les centres sociaux, les associations, au plus près des personnes concernées. Pour moi, c’est là que son enjeu politique prend toute sa force.

