Les Collatérales de Lagrasse : La Maison, vite

Ciel - Jordi Galí © Idriss Bigou-Gilles

Spectacle d’ouverture du Banquet du livre d’été 2026
Ciel, par Jordi Galí – Cie Arrangement Provisoire
© Idriss Bigou-Gilles

Par Johan Faerber

Il faut bien poser une première pierre pour fonder. Il faut peut-être même dresser plusieurs poutres vers le ciel pour espérer pouvoir construire ce qui alimente nos civilisations : la promesse d’une maison – ou tout du moins l’espoir de sa possibilité, celle du refuge, celle du lieu qui, rassemblant, permettrait enfin de se mettre à l’abri. Ce lieu de tous les lieux qui donnerait une double possibilité : celle de pouvoir discuter du monde dans une parenthèse de celui-ci et au contraire celle de pouvoir être au monde après toutes les discussions.

C’est sous le signe de ce double temps, sensible et intellectuel, matériel et intelligible que le Banquet du livre d’été a choisi, dès son premier jour, au samedi de son ouverture, d’ouvrir sur une notion qui sera explorée tout au long du dimanche : l’accueil par la maison. Car une première journée de Banquet est toujours un seuil, là encore matériel, là encore symbolique, surtout si comme cette année, les liens qui se tissent entre la maison et le monde font l’objet même du Banquet. Un monde embrasé l’an passé jusqu’à Lagrasse, un monde qui a failli condamner toutes les maisons à être perdues mais où le centre culturel Les arts de lire comme lieu du Banquet peut servir non à recommencer le monde (qui en aurait le pouvoir ?) mais à en peut-être restaurer les conditions de sa pensée.

Et c’est au seuil de cette Maison-Banquet que s’est instauré le Banquet dès le samedi soir, par le très fort spectacle de Jordi Galí, sobrement intitulé Ciel dans lequel le chorégraphe et danseur a pu produire un véritable moment de grâce comme on en voit rarement. En l’espace d’une brève demi-heure, c’est tout un monde qui s’est bâti sous nos yeux. Ou plutôt c’est toute une maison qui a commencé à prendre forme.

Car avec patience et bonté, comme un geste silencieux qui procède au commencement ou au recommencement du monde, Jordi Galí a choisi des poutres. Il a choisi des cordages. Il a choisi finalement le matériau d’un bateau mais pour livrer, sur la terre ferme, sur le parvis de l’abbaye, une manière de nouvelle Arche de Noé qui rassemble ce qui reste – comme si son spectacle surgissait après tous les désastres, dans une manière non de préhistoire mais d’après-histoire, un moment pariétal mais paradoxalement situé après la fin d’un monde – peut-être bien après les incendies qui courent désormais plus vite que nous, avec plus de souffle.

Une Arche de Noé qui, patiemment, s’est construite sous nos yeux. Une Arche en forme double : une Maison par laquelle tout peut repartir – redébuter comme le disait Stéphane Bouquet. Mais une maison qui laisse sa chance au monde : qui reprend tout. Patiemment donc. Patiemment, l’artiste enroule les cordages autour des poutres qui, bientôt, se dressent pour se croiser et former une armature : celle d’une tente, d’un tipi pour lequel le public d’abord perplexe commence à se prendre de passion. En fait, le chorégraphe chorégraphie une maison. Il en propose à la fois la solidité, celle du bois, de la matière qui reste et il en propose l’idée : c’est une idée de maison, pas la maison mais elle se tient, droite comme le monde qui veut revenir.

On est quand même dans un monde post-industriel. On est sur le parvis de l’abbaye et les poutres sont lestées par des pneus qui ont dû se détacher d’un incendie, d’un accident industriel ou plus simplement d’un monde qui a perdu une roue et ne tourne plus rond. Les incendies déchirent le ciel. Les incendies génèrent leur propre climat. Mais ils entraînent notre lisibilité : la manière d’habiter le territoire se fait humble. Et c’est le seuil même de cette humilité que donne à lire Jordi Galí – et c’est le seuil qui ouvre à tous les espoirs pour accueillir la pensée de la maison et du monde.

C’est alors que tout naturellement, le dimanche qui lance le Banquet s’ouvre sur la puissante et suggestive conférence d’ouverture d’Ivan Segré : une ouverture cabalistique qui se place sous les auspices de la maison moins la maison de Jordi Galí. Une ouverture cabalistique magistrale au cours de laquelle le talmudiste et philosophe a exploré le Zohar à la fois comme création littéraire poétique et comme réponse mystique à un judaïsme hégémonique.

Et pour accueillir, le Zohar fonde la maison par la lettre : une lettre qui signifie commencement mais qui signifie surtout le monde, qui apprend à poser des distinctions, de celles qui accompagneront immanquablement l’ensemble du Banquet : la maison comme intérieur, le monde comme grand extérieur. La maison comme puissance relationnelle, le monde comme adversité pulsionnelle. La maison comme espace privé et féminin, le monde comme espace public et masculin.

Une maison qui devient un lieu de tensions dans la mystique, dans l’exégèse au cœur de laquelle l’homme se doit de dépasser la clôture narcissique pour se hisser à la relation d’altérité qui autorise le monde à être. La grande question qui a traversé cette passionnante conférence serait peut-être la suivante : comment établir un équilibre entre le féminin et le masculin et faire en sorte qu’une relation s’installe et que la vie puisse être vécue ?

Comment vivre sa vie ? Résoudre le défaut dans l’ordre d’en haut par l’ordre d’en bas ? Comment faire ?

La réponse n’est nullement évidente. Elle réclame réflexion et elle entend s’ouvrir au seuil d’un Banquet qui en fait résolument la promesse de l’accueil. A commencer par la très belle rencontre quelques minutes plus tard, à midi, dans le même parc de l’abbaye entre deux artistes qui se parlent, Djenebou Bathily, poétesse et chansigneuse, et Jordi Galí qui revient notamment sur son expérience et sa performance de la veille. Animée par Elio Possoz et traduite simultanément en Langues des Signes Française par l’association Art Résonances, la rencontre fait immédiatement de l’art une manière d’être au monde, fait de l’art une manière d’être dans sa maison. Qu’il s’agisse de Cri de rue de Bathily ou de la performance de Galí, la manière d’être est une façon de lire qui explore de chacune et chacun sa vibration poétique.

Et peut-être est-ce cet espoir même, symbolisé par une ultime poutre avec une branche feuillue à son extrémité, que signifiait samedi soir Jordi Galí. Une manière de toucher le ciel, et de dire qu’il la faut oui, il faut la maison, vite contre toutes les maisons vides qui ont brûlé.