Les Collatérales de Lagrasse : Maison Neuve

Conférence avec Corine Morel Darleux, Banquet du livre 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Conférence de Corinne Morel Darleux, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Par Johan Faerber

Comment reconstruire ?

Telle est, impérieuse et interdite, la question qui soulève toutes les remarques, qui déchire tous les débats et qui laisse parfois perplexe plus d’une, plus d’un. Reconstruire, oui mais comment ? Et à partir de quoi ? Et à partir de quand ? Reconstruire suppose que tout soit fini, que la catastrophe se soit éloignée, tue ou éteinte et qu’elle constitue un horizon révolu. Un horizon qu’on pourrait contempler depuis la fenêtre de sa maison. Quand on en a encore une.

Car c’est bel et bien l’absence de maison qui, depuis le début, interroge. Quid de la maison quand la maison elle-même, peut-être le point de départ de tout, a été comme confisquée ou bien s’est présentée comme le lieu d’une expulsion ? Est-ce que la maison est encore capable d’être incarnée, d’avoir des murs qui se tiennent comme on se dresse pour implorer le Ciel ou bien la maison, c’est derrière nous ?

En peu de temps, ce que constate le Banquet depuis son entame, c’est combien la maison est devenue la grande absente d’elle-même. La béance qui nous est laissée quand le monde s’est chargé de s’en débarrasser. Tel est le constat qui se dégage sans peine de cette deuxième grande journée de Banquet avec Michel Lussault dans le beau dialogue avec Jean-Sébastien Steil : les maisons sont d’abord des maisons funéraires, des maisons de ces gestes d’habitude, des maisons où la mort se ritualise, s’organise et s’assume comme possible renaissance du vivant. Dans la maison des morts sommeille encore la promesse pas tout à fait disparue d’un monde.

A ces vigoureuses pistes de réflexions vient s’ajouter, dans un autre temps fort du Banquet, l’autre très belle rencontre de la journée, à savoir celle qui commémore la mémoire d’une disparue : Mercè Rodoreda. Menée avec brio par Elodie Karaki, la rencontre réunissant Valérie Marin La Meslée et Léonor de Recondo rend hommage à l’écrivaine majeure des lettres catalanes. Une écrivaine qui, très vite, s’est retrouvée à un carrefour de toutes les maisons : une maison qui l’a piégée, devant épouser son oncle très jeune. Violence intrafamiliale poussée à sa puissance folle. Une maison qu’elle a dû aussi très vite quitter puisque, de Barcelone, elle a dû à cause de la Guerre d’Espagne fuir et ne plus revenir pendant très longtemps dans sa maison même, son pays. Privée de maison, privée de monde : c’est l’univers étroit dans lequel évoluera Mercè Rodoreda.

Un univers singulier que, lors de cette rencontre, rendront les très belles lectures de Laurent Soffiati. Un univers qui sera dans la double disparition et de la maison et du monde. Et puis l’écriture, un temps délaissée, revient notamment sous la forme d’un roman à la réussite narrative et politique éclatante : Le Jardin sur la Mer dans lequel la maison se fait peu à peu le personnage principal. Un grand roman des maisons, un roman dans lequel les maisons s’incluent, s’excluent, des maisons qui s’emboîtent selon les classes sociales, celles des riches, celles des domestiques. Maisons imbriquées que séparent des mondes ou, au contraire, aux mondes séparés. L’écriture comme manière de recommencer, une manière de faire maison neuve. Une manière de re-départ.

Refonder, tel est, fort et intrépide, le geste de Mercè Rodoreda, un geste qui instaure les lettres catalanes comme le territoire d’un matrimoine : celui d’une parole qui, enfin, va pouvoir fonder une maison comme un cri libérateur, une maison comme une manière de se débarrasser de la souffrance et de la douleur accumulées dans le monde par l’autrice. Au point que de retour enfin à Barcelone, elle accomplira en manière de retrouvailles avec le monde le geste ultime : se faire construire une maison.

Le geste politique absolu.

Un geste qui marque l’importance d’une lutte contre tout ce qui menace et disparaît. Pas un geste de propriétaire mais l’expression d’une manière de pouvoir habiter le monde de nouveau. La maison n’est plus ici qu’un simple toit : elle devient, même matériellement, une manière d’allégorie de l’habilitabilité de nouveau possible dans un monde que l’on croyait définitivement hostile, que l’on croyait définitivement perdu pour nous autres.

C’est l’objet même de la vive conférence engagée de Corinne Morel Darleux qui s’ouvre sur une image saisissante, vécue au plus près des incendies dans le Sud : « Mon cerveau a fondu ». Les incendies font rage, ils sèment la terreur immédiate pour les habitantes et les

habitants, ils délogent tout – et les cerveaux fondent. Un incendie intérieur continue, à la manière d’un feu rampant, à courir en chacune et chacun pour mieux dévaster les convictions ou au contraire un feu qui inverse sa puissance de construction et permet de forger une intime force de conviction : celle selon laquelle comme Corinne Morel Darleux l’explique trois grandes décisions doivent être prises pour faire maison neuve, faire peau neuve.

Revenant sur son parcours politique qui l’a guidée vers le roman et la réflexion, l’essayiste souhaite refaire monde face à toutes les menaces antidémocratiques qui ébranlent chacune et chacun : il faut pouvoir réfléchir à la place de l’imaginaire comme contre-proposition politique pour tenter de rivaliser dans la bataille culturelle qui se joue en ce moment. Il faut également pouvoir, à toute force, pouvoir se donner les moyens de sortir du système marchand qui oblige à piller le monde pour faire croire qu’on va pouvoir avoir la chance de posséder une maison. Enfin il faut résolument vivre comme si nous étions toutes et tous libres. Comme si, avec force, la liberté était déjà libre. C’est peut-être ça la maison neuve qui court ici depuis le début.

C’est peut-être d’elle dont Mohamed El Khatib, au midi du deuxième jour et juste après le Grand Petit Déjeuner du troisième jour, a envoyé une carte postale, l’une à sa mère, l’autre à Boualem Sansal, à jamais prisonnier d’un monde haineux qu’il a cru être sa maison et dans lequel il palabre à ciel ouvert.

Un monde qui refuse toute maison neuve.



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