Nathalie Pagnac : « La lecture à voix haute est toujours une rencontre »

Nathalie Pagnac - Banquet du livre d'été 2024 © Idriss Bigou-Gilles

Nathalie Pagnac, Banquet du livre d’été 2024 © Idriss Bigou-Gilles

Comédienne depuis une trentaine d’années et metteuse en voix, Nathalie Pagnac développe une pratique de la lecture à voix haute où la voix est un vecteur de transmission et de rencontre. Son parcours, du théâtre de salle au théâtre de rue en passant par la marionnette et les écritures contemporaines, nourrit une attention particulière à la musicalité des mots. En 2013, elle crée Murex, un duo de poésie avec guitare électrique, et poursuit depuis un travail de lecture fondé sur la relation intime avec le texte.

Invitée du Banquet, elle anime toute l’année le Club de lecture à voix haute du centre culturel Les arts de lire, présent pendant toute la durée du festival à travers la déambulation littéraire et les siestes quotidiennes. Elle prête également sa voix à l’hommage rendu à René Depestre le dimanche 26 juillet. Elle partage ici une conception de la lecture comme une rencontre : avec un texte, avec ceux qui le portent et avec ceux qui l’écoutent.

Propos recueilli par Jean-Sébastien Steil

Peux-tu nous raconter ton parcours de comédienne et nous dire comment, petit à petit, la lecture à voix haute a pris sa place dans ce chemin-là ?

Je suis comédienne de théâtre depuis une trentaine d’années maintenant. J’ai commencé par le théâtre classique, puis je suis allée vers le théâtre contemporain et la marionnette avec Ilka Schönbein, avant de découvrir, il y a un peu plus de quinze ans, le théâtre de rue. J’ai eu un parcours assez large, j’ai touché à beaucoup de formes. Et surtout, je n’ai jamais été vraiment assignée à un type de rôle. J’ai pu jouer des personnages très différents, des hommes, des femmes, des âges très variés, des registres très éloignés les uns des autres.

Parallèlement, j’ai toujours été une très grande lectrice. La lecture silencieuse fait vraiment partie de ma vie. Je suis entourée de livres, j’ai toujours énormément lu. Mais la lecture à voix haute est arrivée autrement, presque naturellement, à partir du métier de comédienne.

Parce qu’au fond, un comédien passe son temps à lire. On lit les textes qu’on va jouer, on les lit longtemps, parfois pendant des semaines, et presque toujours à voix haute. On les lit autour d’une table, pendant des heures. Certains metteurs en scène préfèrent même qu’on ne les apprenne pas tout de suite afin de laisser le texte libre de toute interprétation au début du travail.

Je crois que cette pratique m’a appris quelque chose d’essentiel : pour comprendre un texte, il faut l’entendre. On a besoin de se l’entendre dire, de le faire résonner. Entendre et comprendre sont presque deux mots synonymes.

À force, la voix devient un véritable instrument. Selon les rôles que l’on joue, on ne parle pas de la même manière. On apprend à moduler sa voix, à travailler son souffle, son rythme, son timbre. Et finalement, au fil des années, on découvre sa propre voix. On la découvre dans des registres différents, selon les personnages que l’on traverse. On affine peu à peu la manière d’utiliser cet instrument.

Si, en plus, on aime profondément les mots, il est assez naturel qu’on soit sollicité pour des lectures publiques. Au fil des rencontres, dans les théâtres, en parlant de littérature avec des programmateurs ou des organisateurs de festivals, j’ai commencé à être invitée à lire des textes. Cela s’est installé progressivement, sans rupture nette.

Je ne sais pas exactement à quel moment cela s’est produit. Je pense que les gens ont aimé ma voix, tout simplement. Parce que la lecture est aussi une affaire de timbre, de grain, d’émotion. C’est quelque chose d’assez difficile à expliquer.

Te souviens-tu des premières expériences où tu t’es vraiment reconnue comme lectrice à voix haute ?

Oui. Il y a eu des rendez-vous comme le Marathon des mots ou les Lettres d’automne à Montauban. Au départ, je ne me présentais pas spécialement comme lectrice. C’est plutôt le regard des autres qui m’a amenée à cette place.

Mais il y a surtout eu un moment décisif : en 2013, j’ai créé un duo de poésie qui s’appelait Murex, avec une guitare électrique. C’est là que quelque chose s’est véritablement structuré. Je choisissais les textes. C’étaient de longs poèmes, de véritables fleuves poétiques : Cendrars, Genet, Mahmoud Darwich, Aimé Césaire… Des lectures de quarante à quarante-cinq minutes.

J’étais au centre du projet, mais je ne considérais jamais la guitare comme un simple accompagnement. J’ai travaillé avec plusieurs musiciens au fil des années, mais leur rôle restait le même : être une voix parallèle au poème. Je disais souvent que Murex, c’était une lecture à deux voix : la musique des mots et la musique de la guitare.

J’aimais beaucoup cette idée de dialogue. On ne peut pas écouter un texte pendant cinquante minutes avec une attention continue : on s’en échappe, puis on y revient. Ces aller-retours entre les mots, les notes et l’imaginaire me plait beaucoup.

C’est aussi à ce moment-là que je me suis sentie beaucoup plus impliquée dans la lecture. Au théâtre, on interprète un personnage. Dans la lecture, on est beaucoup plus directement engagé soi-même.

Ensuite, les propositions se sont multipliées. On m’a demandé d’autres lectures, puis d’animer des stages. Mais je ne me suis jamais vraiment sentie dépositaire d’une méthode. Je sais ce que la lecture produit, je sais ce qu’elle engage, mais ce n’est pas quelque chose que je pourrais réduire à une technique. Je connais d’ailleurs des comédiens extraordinaires qui ne sont pas forcément de grands lecteurs à voix haute. Ce n’est pas du tout le même travail. Le comédien est porté par un personnage, une mise en scène, un collectif. Le lecteur, lui, s’approprie directement le texte.

C’est ce qui me passionne dans la lecture à voix haute : chacun construit une relation intime avec les mots qu’il lit. Il faut aimer le texte. Il faut avoir envie de le dire. C’est presque un rapport amoureux qui s’installe avec lui. Deux lecteurs ne liront jamais le même texte de la même façon. Chacun engage quelque chose de profondément personnel. Je crois même que le lecteur est, d’une certaine manière, plus à nu que le comédien.

Il y a une forme d’intelligence qui naît de la fréquentation d’un texte. Je ne sais pas très bien comment cela se produit, mais, à un moment donné, on sait instinctivement comment il demande à être dit. Cette intelligence-là ne relève pas uniquement de la technique. Elle vient de la relation intime qui se construit avec le texte.

Aujourd’hui, la lecture à voix haute est très présente, à la fois dans les scènes littéraires et les scènes théâtrales. Comment observes-tu cette évolution ?

Oui, il y a clairement un mélange aujourd’hui. Les frontières sont devenues beaucoup plus poreuses. Moi, j’ai aussi été formée par la radio. J’ai énormément écouté les fictions radiophoniques. Je crois même que j’ai entendu des voix avant de voir certains acteurs jouer. Cette culture de la voix seule m’a beaucoup nourrie. Elle apprend à écouter autrement. Quand il n’y a plus le corps, plus le décor, plus les costumes, il ne reste que la voix. Et l’on découvre à quel point elle est capable de porter une présence, un paysage.

Pour moi, la voix est reliée à ce qu’il y a de plus intime en chacun. C’est un instrument profondément lié à l’émotion. Une voix qui tremble, une voix qui rit, une voix qui se retient… on entend immédiatement quelque chose de la personne.

Il y a aussi des raisons très concrètes qui expliquent le développement de la lecture à voix haute. Une lecture avec un musicien est plus légère à produire qu’un spectacle de théâtre complet. Beaucoup de comédiens ont diversifié leurs pratiques de cette manière. Et puis il y a aujourd’hui les grandes voix, les personnalités connues qui lisent en public. La lecture est devenue beaucoup plus visible qu’elle ne l’était il y a vingt ou trente ans.

C’est dans ce contexte que tu arrives au projet du club de lecture de Lagrasse. Qu’est-ce qui t’a donné envie d’accepter la proposition d’animer cet atelier ?

Ce qui m’a intéressée, c’est que le métier de comédien est un métier de doute permanent. On recommence toujours. On ne se sent jamais complètement compétent. Alors, quand on vous propose quelque chose en vous disant : « toi, tu sais faire ça », je prends toujours cette confiance avec beaucoup de prudence.

Au départ, le projet était très clairement défini : cinq séances, de février à juin, une fois par mois, avec un groupe de personnes volontaires. L’idée était de leur transmettre quelques outils pour qu’ils deviennent autonomes. J’aimais bien cette image d’une petite brigade de lecteurs, des personnes qui pourraient ensuite aller lire elles-mêmes dans des bibliothèques, des maisons de retraite, des écoles, ou ailleurs. Quelque chose qui circule.

Puis le projet s’est poursuivi. Et là, une autre question est apparue : qu’est-ce que je peux encore leur apporter ? Au début, les progrès sont très rapides. On découvre des choses très concrètes : le souffle, la respiration, la ponctuation, le regard, la présence. Puis on arrive sur une sorte de plateau où tout devient beaucoup plus subtil. On travaille alors les silences, le rythme, la qualité de présence, le rapport intime au texte, le désir de transmettre. Par exemple, ils ont souvent tendance à « chanter » les phrases. Moi, je leur demande plutôt de laisser les fins de phrases redescendre, de ne pas tout souligner. Et ils me répondent parfois : « Mais tu nous demandes d’être neutres et vivants en même temps ! » Et c’est vrai. C’est exactement cette tension qui m’intéresse. Une lecture n’est jamais démonstrative. Elle doit laisser toute sa place au texte.

Comment construis-tu les séances aujourd’hui ?

Je les prépare très précisément. Deux heures, c’est finalement très court, donc tout est pensé à l’avance.

Nous commençons toujours par un petit échauffement d’une dizaine de minutes : respiration, ouverture de la bouche, attention au corps. Au début, ils trouvaient cela un peu étrange. Puis ils ont compris que c’était indispensable. La bouche est un muscle. Il faut l’ouvrir pour lire !

Ensuite, je choisis les textes en fonction du groupe. Cela s’est construit progressivement. Au début, je ne connaissais personne. Il fallait découvrir les personnalités, sentir les sensibilités de chacun.

J’ai d’abord proposé des textes à lire collectivement. J’aime beaucoup cette idée qu’un même « je » puisse être partagé par plusieurs voix. Nous avons travaillé, par exemple, Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski. C’est une seule voix, mais elle circule entre les lecteurs. Je découpe le texte, chacun prend le relais, et peu à peu une voix commune apparaît. Nous avons aussi travaillé une nouvelle de Nicolas Rouillé, Ploc-Ploc, puis La Vie devant soi de Romain Gary, dont l’oralité est extraordinaire.

Ensuite, j’ai proposé des textes plus courts afin que chacun puisse davantage trouver sa place. Très vite, nous sommes allés vers la poésie. Au départ, le mot leur faisait un peu peur. La poésie avait quelque chose d’impressionnant. Alors nous avons commencé par Shakespeare, avec quelques sonnets. Et ils se sont aperçus que la poésie était au contraire une forme très directe, capable de faire passer énormément d’émotions en très peu de mots. Depuis quelque temps, nous travaillons davantage des poètes contemporains comme Hélène Dorion ou Cécile Coulon.

Et puis j’ai eu envie qu’ils deviennent eux aussi force de proposition. Je leur ai demandé d’apporter des textes qu’ils avaient eux-mêmes envie de lire. C’est une étape importante : à un moment donné, il faut que le désir de lecture vienne d’eux. Je crois que c’est là que commence véritablement l’appropriation d’un texte.

Et ce groupe, aujourd’hui, comment le décrirais-tu ?

Je les appelle souvent mes « douze Pieds-Nickelés ». C’est affectueux. Ils sont très différents les uns des autres, ils viennent d’horizons très variés, mais ils ont construit quelque chose de très solide ensemble.

Ce qui me frappe le plus, c’est leur fidélité. Ils sont toujours là. Personne n’a abandonné en cours de route. C’est assez rare pour être souligné.

J’essaie aussi de maintenir un lien entre les séances. Je leur écris régulièrement pour rappeler les rendez-vous, partager un texte, entretenir cette dynamique de groupe. Mais je tiens surtout à ce que chacun reste à égalité avec les autres. Je ne cherche pas à fabriquer des spécialistes ou à distinguer les « meilleurs ». Ce qui m’intéresse, c’est le collectif.

Je crois aussi que je les protège un peu. Lire à voix haute, ce n’est pas seulement lire correctement. Il faut réussir à faire vivre un texte, à transmettre quelque chose sans en rajouter. Il faut accepter de s’exposer. Le lecteur se présente avec sa propre voix. Et cette voix raconte toujours quelque chose de nous. Je ne parle pas seulement du timbre. Il y a aussi la manière dont chacun entre dans un texte, dont il l’écoute avant même de le dire. C’est une relation qui se construit peu à peu. C’est cette expérience-là que j’essaie de partager avec eux.

Et si tu te projettes un peu, comment imagines-tu la suite de cette aventure ?

J’aimerais que le groupe sorte de l’abbaye, qu’il aille lire ailleurs. Mais j’aimerais surtout que ce désir vienne d’eux. Que ce ne soit pas un projet que j’impose. Pourquoi pas des lectures publiques, des invitations dans d’autres lieux, ou même des moments de transmission qu’ils pourraient animer eux-mêmes ? Ce qui m’intéresse, ce serait qu’ils deviennent peu à peu autonomes, qu’ils aient suffisamment confiance pour porter des textes sans avoir besoin de moi.

Depuis le début de cette aventure, y a-t-il un moment qui t’a particulièrement marquée ?

Je n’ai pas un souvenir en particulier. C’est plutôt une ambiance. On rit beaucoup ensemble. Nous ne savons presque rien de nos vies respectives, et j’aime beaucoup ça. Nous nous retrouvons autour des textes, c’est tout.

Et puis il y a eu récemment cette lecture publique autour de Mes forêts d’Hélène Dorion (sortie publique le 19 juin dans la Cour du palais abbatial, ndlr). Ils se sont lancés. Ils avaient le trac, bien sûr, mais ils y sont allés !

Ils me nourrissent autant, je crois, que je peux les nourrir moi-même. Au fond, c’est peut-être cela que cette expérience m’apprend : la lecture à voix haute est toujours une rencontre. Et cette rencontre-là reste, pour moi, profondément mystérieuse.