Polyphonie d’images

DEMORAR (habiter) © Jérôme Fourcade

DEMORAR (habiter) © Jérôme Fourcade

Entretien avec Marie Verstraeten, commissaire de l’exposition DEMORAR (habiter)

« Une exposition fonctionne comme une polyphonie : les images ne se répondent pas de manière évidente, elles se complètent, alimentent ou nuancent le propos, entraînent d’autres formes de dialogue avec le spectateur. C’est ce mouvement en tension qui oriente mes choix. »

Avec l’exposition DEMORAR (habiter), les créations photographiques et sonores de Léna Durr, Jérôme Fourcade, Alexandra Frankewitz et Alice Roy entrent en dialogue avec le logis abbatial de l’abbaye et le thème du Banquet d’été, dans une rencontre entre deux régimes de perception, l’un patrimonial, l’autre contemporain. À cette occasion, Marie Verstraeten, commissaire de l’exposition et fondatrice de La Forestière, espace photographique à Caunes-Minervois, revient sur son parcours et sur sa manière de concevoir l’exposition comme un espace de dialogue entre les œuvres, les lieux et les regards.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Steil

Peux-tu évoquer ton parcours qui passe par les beaux-arts, la presse et publicité ? En quoi ces expériences ont-elles façonné ton rapport à la photographie ?

MV : J’ai commencé à m’intéresser à la photographie lorsque j’étais aux Beaux-Arts à Nantes. Très vite, je me suis orientée vers le monde de la presse magazine. C’était une période charnière, notamment autour des attentats du 11 septembre, qui ont profondément transformé notre rapport aux images.

La manière de les fabriquer, l’accélération de leur circulation, le renversement de tout le marché de la photo de presse… On a assisté à un clivage entre photographie et image. J’ai ensuite travaillé pendant onze ans dans une agence de publicité comme adjointe au service photo. Cette expérience a influencé ma manière d’aborder les images, la question du flux, de leur agencement dans les pages, leur relation avec le texte et évidemment leur valeur informative.

Comment est née la galerie photographique La Forestière ?

MV : L’idée est née plus tard, lorsque je me suis installée à Caunes-Minervois, dans l’ancienne maison forestière du village qui dispose d’un grand rez-de-chaussée, un ancien espace de travail, très brut. Cet espace a été déterminant, j’y ai vu la possibilité de créer un lieu dédié à des formes d’exposition plus libres. Le projet s’est construit rapidement, presque de manière intuitive.

L’espace me permet de conjuguer deux approches scénographiques ; un accrochage muséal traditionnel et de l’autre côté des images que produit la galerie, imprimées sur de très grandes surfaces de papier « affiche », collées sur les murs. Cette dualité modifie profondément la relation que le spectateur peut avoir face à l’image exposée.

Ton travail accorde une place importante aux supports et à la scénographie. Que cherches-tu à interroger à travers ces choix ?

MV : Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont une image existe dans l’espace. Je me suis longtemps interrogée sur ses limites : où commence-t-elle, où s’arrête-t-elle, qu’est-ce qui se passe autour d’elle ? Le fait de travailler avec de très grands formats collés directement au mur permet de sortir du cadre traditionnel du tirage encadré. L’image devient une surface vivante, exposée aux variations du lieu, de l’humidité, de la température… Elle redevient presque matérielle. Cela permet d’abord de transformer la relation du spectateur à l’image. Il ne s’agit plus seulement de regarder, mais d’être physiquement confronté à elle. Le format monumental crée un rapport immersif.

C’est aussi un choix pragmatique et écologique : il permet de travailler avec des photographes à distance, sans transport d’œuvres physiques, en imprimant localement à partir de fichiers numériques. Cela propose également aux artistes de revisiter leur propre travail et leurs modes de diffusion.

Comment fonctionne aujourd’hui La Forestière, sur le plan économique et institutionnel ?

MV : La Forestière a un statut associatif, soutenu par différentes structures publiques et dispositifs territoriaux. C’est une structure légère, ce qui implique une grande souplesse mais aussi des contraintes. Cette fragilité est devenue une composante du projet, elle ne guide pas mes choix mais conditionne un ensemble d’adaptations à prendre en compte pour mener à bien un projet.

Pourquoi as-tu proposé cette exposition en partenariat avec Les arts de Lire ?

MV : Ce partenariat s’est construit autour d’une résonance entre les lieux et les thématiques abordées. L’abbaye de Lagrasse offre un espace d’une grande richesse patrimoniale, qui dialogue de manière intéressante avec des propositions contemporaines. L’idée était de créer une circulation entre deux espaces et deux types d’expérience du regard, en lien avec une même réflexion sur le territoire.

Par ailleurs, cette proposition s’inscrit dans un diptyque avec l’exposition I VIURE (y vivre), actuellement présentée à La Forestière. Les deux projets ont l’ambition de créer un trait d’union entre Corbières et Minervois, en faisant circuler les regards et surtout en engageant la mobilité géographique à l’intérieur de ce département très hétérogène, d’un territoire à l’autre.

Ta programmation repose plutôt sur des problématiques que sur des artistes isolés. Comment construis-tu ces projets ?

MV : Je pars très souvent d’une question liée au territoire ou à la façon dont des groupes d’habitants y vivent, y ont créé une norme ; quelque chose que j’ai envie de creuser et qui souvent présente un enjeu géographique, social.

À partir de là, je cherche des formes de réponse possibles. J’aime définir ce moment comme une enquête. Ensuite, je construis un ensemble de propositions qui permettent d’approcher cette question de manière variée, à travers différentes approches, photographiques et depuis peu, sonores. L’idée est d’ouvrir un champ de lecture. D’accompagner le spectateur dans plusieurs rythmes de questionnements. Chaque artiste apporte un angle, une sensibilité, une méthode, et c’est dans l’ajustement de ces points de vue que le projet prend forme.

Une exposition fonctionne comme une polyphonie : les images ne se répondent pas de manière évidente, elles se complètent, alimentent ou nuancent le propos, entraînent d’autres formes de dialogue avec le spectateur. C’est ce mouvement en tension qui oriente mes choix.

Comment as-tu réuni les quatre artistes présents dans ce projet ?

MV : Les rencontres se sont faites sur des temporalités très différentes, ce qui est assez représentatif de la manière dont La Forestière se construit. Certains artistes sont présents dans mon entourage depuis longtemps, on a déjà partagé des projets ou des discussions, et leur travail s’est naturellement inscrit dans la continuité des projets.

D’autres sont arrivés plus récemment, parfois par des réseaux professionnels, parfois de manière plus fortuite. Il peut y avoir une rencontre lors d’une exposition, une recommandation, ou simplement le fait de suivre un travail sur la durée jusqu’à sentir qu’il peut entrer en résonance avec une problématique donnée.

Ce qui m’importe au final n’est pas l’homogénéité des parcours, mais la cohérence des engagements professionnels. J’aime l’idée de faire dialoguer des écritures différentes et de constituer un groupe dans lequel chacun peut trouver une résonance ou une impulsion.

Tu insistes sur la dimension collective des expositions. Pourquoi est-ce important ?

MV : Parce que cela transforme la manière de travailler et la manière dont les œuvres existent une fois installées. Dans une exposition collective, les artistes ne sont pas simplement juxtaposés dans l’espace : ils entrent en relation, parfois de manière explicite, parfois plus souterraine. Et c’est à moi de faire comprendre au spectateur pourquoi et comment quelque chose se raconte entre eux.

Dans cette dynamique de projet, j’invite les artistes à être attentifs à leurs démarches respectives, même s’ils ne travaillent pas sur les mêmes sujets ou avec les mêmes méthodes. Le projet devient alors une expérience partagée. C’est là, pour moi, que l’exposition devient vivante.

Quelle place occupe l’accompagnement des photographes dans ta démarche ?

MV : C’est un aspect essentiel. La Forestière accompagne des artistes à différents moments de leur parcours, et de différentes manières qui correspondent au contexte budgétaire de la structure. Aujourd’hui je ne peux malheureusement pas financer de résidences sur le temps long, mais je leur propose des micro-résidences d’édition ou de scénographie pour nourrir un moment de leur création. Et bien sûr à travers les expositions, il s’agit de leur offrir un espace de circulation et de visibilité, et de mettre en place des outils pour communiquer et faire connaître leurs projets.

Que permet, selon toi, la photographie documentaire lorsqu’elle s’intéresse à un territoire proche ?

MV : Elle permet de déplacer le regard sur ce que l’on croit connaître. Chacun interroge les représentations existantes, l’artiste comme les habitant·es qui peuvent être des sujets pour l’artiste. C’est ce qui se joue quand on fait ce choix du territoire, être devant et parmi, que ce soit à l’endroit de l’artiste ou du public/des habitants. Cela peut créer une forme de reconnaissance pour les habitants, ou au contraire décaler leur perception de leur propre environnement.

Enfin, que produit la rencontre entre ces images contemporaines et un lieu patrimonial comme l’abbaye de Lagrasse ?

MV : Un dialogue entre deux temporalités. Le lieu patrimonial impose sa densité, son rythme, et ici particulièrement, sa sonorité. C’est un écrin pour lire les propositions des artistes contemporains. Il y a quelque chose de l’ordre d’un flirt qui permet à chacun de révéler sa dimension à travers l’autre.


L’exposition DEMORAR (habiter) est à voir à l’abbaye médiévale de Lagrasse jusqu’au 5 octobre 2026. Une visite commentée de l’exposition avec Marie Verstraeten est prévue le lundi 27 juillet à 15h.

Actuellement à L’Espace photographique La Forestière, exposition photographique et sonore I VIURE (y vivre). Une invitation faite au photographe Yannick Cano qui présente « Le Delta de Diane(s) » et à la documentariste sonore Alice Roy qui présente « Le Bon sens paysan ». À voir jusqu’au 20 septembre 2026.