Le club de lecture à voix haute du centre culturel Les arts de lire – Variation autour de Mes forêts d’Hélène Dorion (Ed. Bruno Doucey, 2021), juin 2026 © Les arts de lire
Le Club de lecture à voix haute est cette année un acteur à part entière de la programmation du Banquet du livre d’été, avec la déambulation littéraire inaugurale et les siestes proposées chaque jour.
Depuis un an et demi, douze lectrices et lecteurs se retrouvent chaque mois autour de la comédienne Nathalie Pagnac pour explorer la lecture à voix haute. Au fil des ateliers et de premières restitutions publiques, un collectif s’est constitué, dont la présence au Banquet marque une nouvelle étape.
Les membres du club de lecture à voix haute sont Dominique Escouboué, Marcel Isidor, Nicole Labatut, Dominique Lamoise, Sylvie Magri, Violaine Maincent, Hervé Rosant, Nathalie Sarda, Colette Séguéla, Jenny Seguy, Marie-Claude Sevely et Bertrand Thocquene.
Nous avons recueilli les paroles de trois de ses membres, Nicole Labatut, Dominique Escouboué et Bertrand Thocquenne. Leurs témoignages, singuliers et complémentaires, rendent compte de leur sensibilité et de ce que cette pratique transforme dans leur rapport aux textes, à la voix et aux autres.
Propos recueillis par Jean-Sébastien Steil
Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le club ?
Dominique — Je ne me suis pas vraiment posé la question avant de m’inscrire. Je lisais déjà parfois à voix haute avec des amis, notamment avec mon compagnon, et je trouvais que les textes prenaient une autre consistance. Les mots deviennent plus présents, plus incarnés.
Quand je lis à voix haut ou que j’écoute d’autres lire, les images se forment très rapidement dans ma tête. Elles s’enchaînent comme un film. Lorsque je lis silencieusement, c’est différent : les images apparaissent plus lentement, elles s’étirent davantage. La lecture à voix haute produit quelque chose de beaucoup plus vivant, et cette sensation me plaît énormément.
Il y avait aussi une motivation plus intime. Je viens de la danse. En participant à un atelier de théâtre, je me suis aperçue que je n’arrivais pas à projeter ma voix. J’avais le sentiment qu’elle ne faisait pas vraiment partie de moi, comme si mon corps et ma voix vivaient séparément. Avec la danse, j’avais construit un langage corporel qui m’habite profondément. La voix, elle, restait à l’extérieur. Ce travail est devenu une manière de réunir les deux, de retrouver une forme d’unité.
Nicole — Ce qui m’a attirée, c’est le collectif. J’aime être avec les gens. J’avais envie de partager des textes que j’aime, de les faire entendre. Et puis il y avait cette idée d’aller porter la littérature dans des villages ou des lieux plus éloignés. Cette dimension de rencontre me plaisait beaucoup.
Bertrand — Pour moi, c’était une forme de rattrapage. J’ai une formation scientifique et je me suis rendu compte, avec le temps, que j’avais laissé de côté la littérature. Plusieurs lectures publiques auxquelles j’avais assisté avec Jean-Claude Brialy, Michael Lonsdale ou Roland Giraud, m’ont montré qu’un texte pouvait devenir tout autre lorsqu’il était porté par une voix. J’avais envie d’approcher cela.
Qu’est-ce que la lecture à voix haute change dans votre rapport au texte ?
Bertrand — Elle lui donne du relief. Quand on lit silencieusement, on reste souvent concentré sur le contenu. La lecture à voix haute oblige à entendre le rythme, les respirations, la musique des phrases. On découvre que la forme fait pleinement partie du sens.
Je l’ai particulièrement ressenti avec Brassens, dont je connais les chansons presque par cœur. En les lisant simplement, sans la mélodie, j’ai découvert des nuances, des intentions que je n’avais jamais perçues. C’est comme si le texte passait du plan au volume.
Aujourd’hui, je suis aussi beaucoup plus attentif à la manière dont les autres parlent : les acteurs, les conférenciers… J’écoute autrement.
Nicole — Pour moi, tout commence par la compréhension. On ne peut transmettre un texte que si on l’a vraiment compris. Ensuite vient le plaisir. Comme dit Nathalie, il faut « donner envie ». La lecture devient alors une rencontre avec ceux qui écoutent.
Dominique — Ce qui change surtout pour moi, c’est cette richesse des images. Elles apparaissent beaucoup plus vite et m’emportent littéralement dans le texte.
Que vous apporte le groupe ?
Nicole — C’est sans doute ce qui me touche le plus. On découvre les autres autrement. Au théâtre, on est protégé par un personnage ; ici, chacun est beaucoup plus exposé. La voix, le souffle, les hésitations, l’énergie du moment racontent quelque chose de nous.
Ce qui me passionne aussi, c’est le travail choral. Être attentif aux autres, sentir quand l’énergie baisse, la relancer, construire une respiration commune… J’aimerais que nos restitutions deviennent de plus en plus cela : une œuvre collective plutôt qu’une succession de lectures individuelles.
Dominique — J’aime énormément entendre les autres. Un même texte change complètement selon la personne qui le lit. Certaines lectures me bouleversent, d’autres m’impressionnent, parfois même m’agacent. Cette diversité est très féconde. Il y a la voix, bien sûr, mais aussi le corps, la présence. Tout cela transforme le texte.
Bertrand — J’ai trouvé ici une vraie simplicité. Personne n’est venu pour se mettre en avant. Peu à peu, une véritable amitié est née autour de la lecture et des projets que nous partageons.
Quel rôle joue Nathalie Pagnac dans cette aventure ?
Bertrand — Au départ, je dois reconnaître qu’avec mon tempérament assez classique, son apparence m’avait un peu surpris. Puis je l’ai découverte et j’ai été profondément impressionné.
D’abord parce qu’elle possède un talent remarquable de lectrice. Elle est capable de faire entendre un même texte de multiples façons, en jouant sur les rythmes, les émotions, les registres. Sa palette est extrêmement large.
Mais ce qui me touche le plus, c’est son engagement. Quand elle nous écoute, elle est présente à cent pour cent. Elle réagit sincèrement à ce qu’elle entend. Lorsqu’une lecture fonctionne, on sent combien elle est heureuse pour celui ou celle qui lit. Et lorsqu’elle nous fait un retour, elle sait être exigeante sans jamais décourager. Elle accompagne chacun avec beaucoup de justesse.
J’ai le sentiment qu’elle fait véritablement corps avec le groupe. Elle ne dirige pas le club de l’extérieur : elle en fait pleinement partie.
Nicole — C’est elle qui impulse la dynamique du groupe. Elle sait trouver les mots justes, encourager sans flatter, corriger sans blesser. Petit à petit, elle construit une confiance qui permet au collectif d’exister.
Dominique — Son regard est essentiel pour moi. J’accepte de faire des erreurs parce que je sais que ses retours vont m’aider à avancer. C’est un espace où l’on peut chercher, essayer, sans avoir peur de se tromper.
Comment avez-vous évolué depuis le début ?
Dominique — J’ai parfois l’impression d’être sur un palier après les progrès rapides des débuts. Au départ, je me sentais plus spontanée. Aujourd’hui, j’essaie davantage de quitter la feuille, de regarder les personnes qui écoutent, de leur adresser le texte. Et paradoxalement, c’est devenu plus difficile. Je pense que c’est une étape normale. En sport aussi, il y a des moments où l’on croit régresser parce qu’on est en train d’apprendre autre chose.
Bertrand — Je suis parti d’un niveau bien modeste, lisant de manière trop neutre, presque plate. Les progrès sont venus sans que l’on s’en rende compte. Au départ, ma lecture était monotone ; aujourd’hui, je sens que je parviens davantage à transmettre des émotions.
Nicole — Ce que j’ai surtout découvert, c’est le plaisir de construire une énergie collective.
Que ressentez-vous lorsque vous lisez devant un public ?
Dominique — Avant de commencer, j’ai besoin d’être dans ma bulle. Puis les images arrivent très vite, comme un film. Peu à peu, je m’oublie. C’est exactement ce que je ressens aussi lorsque je danse : le texte me porte ailleurs. Après la lecture, je ressens surtout de la joie. La joie d’avoir partagé quelque chose.
Nicole — Pendant la lecture, je suis surtout concentrée sur la transmission. Mon émotion personnelle appartient davantage à la lecture intime.
Bertrand — Lors de notre récente restitution à l’abbaye*, nous avons vraiment senti que le public était avec nous. Ce retour nous a beaucoup touchés.
Comment abordez-vous les lectures publiques ?
Bertrand — Avec curiosité, et même avec plaisir. Au départ, j’avais une petite appréhension parce que je connais finalement assez mal la littérature contemporaine. Je craignais de sortir de ma zone de confort. Mais cette inquiétude s’est peu à peu estompée.
Ce qui m’intéresse surtout, c’est que chaque proposition nous oblige à inventer une manière différente de lire. Les siestes littéraires permettent de choisir les textes qui nous sont chers ; les déambulations nous placent davantage au service d’un parcours collectif. Ce sont deux expériences complémentaires qui élargissent notre pratique.
Nicole — Je les aborde un peu comme une première au théâtre. Ce qui compte, c’est le regard du public, ce qu’il nous renvoie. Mais j’espère surtout que nous réussirons à construire une véritable lecture collective.
Dominique — Ce que j’aime, ce sont justement ces nouvelles formes. La restitution que nous avons proposée récemment m’a beaucoup plu. Les déambulations, les siestes poétiques… tout cela ouvre de nouveaux espaces d’expérimentation. J’ai envie de voir ce que ces formes produisent, autant chez nous que chez les personnes qui nous écoutent.
Pourquoi cette aventure vous semble-t-elle importante aujourd’hui ?
Dominique — Face à l’état du monde, ces espaces me paraissent presque salvateurs. Ils permettent de maintenir du lien, de partager quelque chose de vivant, de ne pas rester seuls.
J’aimerais que ce type d’expérience se développe davantage. Peu importe que ce soit la lecture, la musique ou toute autre forme artistique : nous avons besoin de créer des lieux où l’on se rencontre vraiment.
Nicole — La lecture à voix haute donne envie de lire. Elle donne chair aux livres. Elle ouvre une porte vers la littérature.
Bertrand — La lecture à voix haute souffre parfois d’une image un peu scolaire. Pourtant, lorsqu’elle est vécue ainsi, elle devient un véritable moment de partage et de communion.
Je pense aussi à ce que nous avons vécu dans notre famille. C’est surtout mon épouse qui lisait beaucoup à voix haute à nos enfants : des albums, des histoires, des romans. Je suis convaincu que ces moments ont largement contribué à leur donner le goût de lire. Ils ont développé leur imagination, leur écoute et le plaisir des mots.
C’est pourquoi je trouve dommage que cette pratique soit finalement si peu visible. Les quelques lectures publiques auxquelles j’ai assisté m’ont toujours profondément marqué. Elles montrent que la lecture à voix haute n’a rien d’austère : elle est vivante, généreuse, elle crée du lien. Nous l’avons ressenti lors de notre restitution à l’abbaye. Le public était avec nous. Il y avait une véritable communion.
* Le 19 juin 2026, le Club de lecture à voix haute a présenté, dans la cour du palais de l’abbaye, une variation autour de Mes forêts d’Hélène Dorion (Ed. Bruno Doucey, 2021).
Du dimanche 26 au vendredi 31 juillet de 14h30 à 15h30
Siestes au creux des mots
Cour des poneys
Dans une cour secrète de l’abbaye, fermez les yeux et laissez-vous porter par un florilège de textes offert par les lectrices et lecteurs du club de lecture à voix haute. Une parenthèse de détente, entre maison et monde. Et si le sommeil vous gagne, laissez-vous faire : il est permis de s’endormir…
Attention : Pour profiter pleinement de l’expérience, les siestes sont une proposition à petite jauge ! Sans inscription, les siestes sont accès libre dans la limite des places disponibles (20 places/jour), merci de votre compréhension.
Quelques témoignages de lecteurs et lectrices, et de spectateur·ices !
« Pour moi la lecture à voix haute, ça me prend au corps, ça donne du corps aux textes et à ma voix, une danse vocale sur la musique des textes. »
Dominique Escouboué, lectrice à voix haute
« Mon objectif en venant à cet atelier était d’acquérir une technique de lecture à voix haute. Mais bien plus que cela, j’ai vécu une véritable aventure faite de rencontres avec mes camarades, de leurs gouts différents et variés en littérature ! Partage de nos émotions, de nos rires et de nos peurs sous le regard bienveillant de Nathalie. C’est une très belle expérience. »
Sylvie Magri, lectrice à voix haute
« Je ne suis pas une littéraire, mais cette expérience nouvelle me permet d’approcher l’essence du mot, des mots, des phrases, des textes, des vibrations de l’auteur… et de m’exercer à les habiter au plus près. Une aventure des profondeurs guidée par l’excellente Nathalie, dans l’énergie, l’émotion et le plaisir ! »
Violaine Maincent, lectrice à voix haute
« Découvrir tardivement que la lecture n’est pas forcément un plaisir solitaire et que grâce à un bon accompagnement, je découvre qu’il est possible de partager ses découvertes littéraires à voix haute. Une nouvelle voix voit le jour. »
Hervé Rosant, lecteur à voix haute
« Un vrai régal cet atelier lecture éclairé par l’énergie, la générosité, le talent, la pédagogie d’une Nathalie à la voix magnifique. Formidables les échanges entre nous, de nos lectures préférées. Jubilatoire d’offrir à un public des textes qui vibrent dans nos têtes et dans nos voix. »
Colette Seguela, lectrice à voix haute
« La lecture à voix haute, c’est d’abord les contes et histoires que j’ai lus aux enfants, puis les lectures à la bibliothèque ou entre amis, qui ont enthousiasmé (ou ennuyé !), ou encore les lectures enregistrées pour les personnes malvoyantes. C’est toujours donner ma voix et porter les mots pour partager un moment de plaisir avec ceux qui écoutent. »
Marie-Claude Sevely, lectrice à voix haute
« Nous avons profondément aimé cet instant suspendu. Quelle chance d’avoir pu partager ce moment dans un si beau cloître, sous le regard paisible de cet arbre magnifique qui régnait au centre du jardin comme un vieux sage veillant sur l’assemblée. Le lieu semblait avoir été créé pour accueillir la poésie, et la poésie, ce soir-là, semblait appartenir au lieu. Nous avons également admiré toute votre équipe. Chacun, avec sa voix singulière, sa sensibilité propre, sa manière d’habiter les mots, a offert quelque chose de précieux. Ensemble, vous composez une mosaïque humaine et artistique d’une rare richesse… »
Charles Souici, spectateur de la restitution publique du 19 juin
« Qui m’aurait dit qu’un jour, la tempe grisonnante, je (ré)apprendrais à lire sur les bancs d’une abbaye médiévale, mais cette fois de façon délectable, avec une envie gourmande ! »
Bertrand Thocquenne, lecteur à voix haute

