Jean-Sébastien Steil et Maëlle Sagnes, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles
Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.
Par Maxime Lagarde
De la géographie à l’histoire, des arts de la rue aux festivals littéraires, les parcours de Jean-Sébastien Steil, directeur du centre culturel Les arts de lire, et Maëlle Sagnes, coordinatrice du Banquet, se croisent aujourd’hui autour d’une même idée : faire des Arts de lire une maison commune inscrite dans son territoire.
Géographe formé à Toulouse, Jean-Sébastien s’est d’abord intéressé à « la géographie, la sociologie et l’économie des espaces ruraux méditerranéens », spécifiquement dans le sud du Maroc. Mais sur les rives de la Garonne, il se laisse porter par « les rencontres de la vie ». En 1999, il rejoint ainsi l’Usine à Tournefeuille, aujourd’hui Centre national des arts de la rue et de l’espace public. « C’était une aventure censée durer quelques mois ; je suis resté 25 ans dans le milieu ». Il part alors sur les routes avec différentes compagnies, dont le PHUN, troupe fondatrice de l’Usine, structure dont il prend la direction en 2000, à 27 ans seulement.
Trois années plus tard, il retrouve la Méditerranée en s’installant à Marseille. Avec le centre national Lieux publics implanté dans les quartiers nord de la ville, il coordonne pendant huit ans un réseau européen de festivals des arts de la rue. Jean-Sébastien devient par la suite directeur de la Formation supérieure d’art en espace public (FAI AR), « une école d’art unique en Europe – et probablement dans le monde – qui forme des artistes à intervenir en dehors des lieux d’art ». Également président de l’association Cité des arts de la rue, Jean-Sébastien s’investit dans le mouvement de décloisonnement des arts.
Mais en 2023, il quitte les côtes de « la grande Bleue » pour les bords de l’Orbieu. Après avoir coordonné des « métaprojets », aux effets parfois lointains, Jean-Sébastien désire se rapprocher « d’une proposition culturelle ancrée dans un territoire ». C’est aussi une relation intime à la ruralité qui motive alors son arrivée dans les Corbières, dont il a déjà éprouvé à vélo son massif et ses paysages. Originaire du bassin minier lorrain, Jean-Sébastien explique qu’il a « toujours voulu vivre à la campagne ». C’est à Caunettes-en-Val qu’il pose ses valises.
Une migration professionnelle et personnelle qui mène des arts de la rue aux arts de lire, dont l’abbaye de Lagrasse est l’écrin. La littérature est d’ailleurs l’un des fils rouges du parcours de vie de sa collègue Maëlle, coordinatrice du Banquet.
Maëlle grandit dans un village d’Ardèche, « à peine plus grand que Lagrasse », où, « les possibilités culturelles étaient limitées ». C’est à Valence, « à une heure de route », qu’elle découvre les lieux et événements culturels qui alimenteront sa vocation : « Je savais que je voulais faire de l’action culturelle, sans savoir que ça s’appelait comme ça ».
Passionnée d’histoire et de lettres, c’est vers la première discipline qu’elle dirige ses études à l’université de Grenoble, l’étude du passé offrant « une base solide de culture générale pour passer les concours de bibliothécaire ». Concours auquel elle ne prétendra pas, faisant ses premiers pas au Printemps du livre de Grenoble. Au sein de ce festival littéraire, elle parcourt les postes de production, logistique et de programmation depuis quinze ans, jusqu’à devenir la coresponsable de l’événement (qu’elle quitte en 2025). En parallèle, elle est depuis onze ans responsable de la logistique du rendez-vous littéraire des Correspondances de Manosque et enseigne en IUT Métiers du livre à Grenoble, sa ville d’adoption.
Une activité riche, à la lisière entre l’organisation et la programmation, traversée par des réflexions, « qui questionnent l’ensemble de la profession », sur les publics et les territoires, citadins et ruraux, de quartier et d’agglomération. Quand on lui propose de rejoindre le Banquet, Maëlle, sensible aux intentions du lieu, sait « qu’un projet culturel ne peut fonctionner qu’en se fondant dans son territoire, en se faisant pour, mais surtout avec la population ».
Un constat également porté par Jean-Sébastien qui revendique l’importance du Banquet du livre, « son unité de lieu et de temps » engageant un public régional et national, et formidable moteur du développement culturel et touristique de Lagrasse. « Le Banquet a fait de Lagrasse un lieu exceptionnel » où d’autres événements artistiques et culturels prospèrent dans un village de 500 habitant·es.
Pour Jean-Sébastien, le Banquet agit désormais « comme une chambre d’écho à la programmation continue du centre culturel Les arts de lire » qui tâche d’inscrire ses propositions dans les enjeux locaux, et de les ouvrir aux publics proches et aux non-initié·es. Les termes « d’accessibilité et d’inclusivité » s’incarnent ainsi dans des démarches concrètes : gratuité de certains événements, déploiement de nouveaux formats ludiques et participatifs en complément des traditionnelles conférences, accessibilité des activités au public Sourd ou encore mise en place d’une programmation pour les plus jeunes.
Le programme du Banquet naît ainsi de l’articulation des intentions du centre culturel et des réflexions issues d’un comité de programmation composé d’une dizaine de personnes*. La programmation s’ouvre en septembre autour de l’esquisse d’un thème, et aboutit mi-mai à un riche éventail d’invité·es et de propositions. Maëlle et Jean-Sébastien s’accordent à le dire : « Nous disposons d’une grande liberté dans la sélection des invité·es », « la difficulté étant plutôt le renoncement ». Attentif à l’actualité éditoriale sans en dépendre, le travail de programmation « réserve une place significative aux chercheurs et chercheuses, mais aussi à l’inattendu ».
Avec pour thématique « La maison et le monde » – inspirée par le titre du film de Satyajit Ray–, le Banquet répond à la violence du feu endurée par les Audois lors de l’incendie du massif des Corbières et « questionne notamment ces événements climatiques qui bouleversent nos vies au plus proche de nos intimités ». Le Banquet lui-même n’est pas épargné. « Les beaux étés doux sont malheureusement derrière nous » rappelle Jean-Sébastien, dont l’équipe adapte déjà ses activités, aménage les espaces et les horaires pour protéger le public et sauvegarder un événement en extérieur en proie aux températures extrêmes. Mais jusqu’à quand ? « Ce n’est pas par des mesurettes que nous pourrons remédier aux désordres climatiques, et nous n’échapperons pas à une réflexion de fond sur les événements culturels d’été et de plein air. »
* Comité de programmation : aux côtés de Jean-Sébastien Steil on retrouve Patrick Boucheron, Johan Faerber, Colette Olive, Mathieu Potte Bonneville, Evelyn Prawidlo, Yann Potin et Nicolas Vivès.

