De la maison-refuge à l’exil nécessaire en passant par la violence sourde, les contes et l’histoire qui fait son entrée.
Une maison dont le cœur est occupé par un vaste tapis qui déroulerait des livres, par analogie, selon une progression de la maison vers le monde, de la maison-refuge vers les utopies d’habitabilité.
Sélection proposée par Aline Costella, librairie Les arts de lire
La maison-refuge, c’est d’abord celle de l’enfance, celle où s’établit la filiation, la transmission comme dans celle d’Antoine Wauters dans Le plus court chemin (Verdier) ou l’initiation avec Hubert Haddad dans Le peintre d’éventail (Zulma). C’est aussi le lieu de la réflexion nécessaire à l’écriture à laquelle sont tant attachées Deborah Lévy (État des lieux, Ed. du Sous-sol) ou Virginia Woolf (Une chambre à soi, Denoël), mais aussi les animaux de la forêt du très bel album jeunesse de Seoha Lim, La bibliothèque de la forêt (Maison Eliza).
C’est aussi le lieu où on habite, tout simplement, et où on invente son quotidien avec Dolores Prato (Bas la place y’a personne, Verdier) ou Angelica Gorodischer (Prodiges, La volte).
Dans les maisons où éclot la violence, les femmes de la littérature victorienne sont bien souvent recluses, de La recluse de Wildfell Hall d’Anne Brontë, à la gouvernante du Tour d’écrou de Henry James. Ce qui fait le miel de la littérature et des sciences humaines, n’est alors pas d’en creuser la noirceur mais de faire sourdre le mystère. Parfois, ce sont dans de courts instants décisifs qui prennent toute leur importance à l’aune de ce qui les précède ou de ce qui les suit que le récit prend chair. Dans le recueil de nouvelles La bagarre (L’Olivier), Lauren Groff nous détaille subtilement ce processus. Plus sadiques ou initiatiques, contes et histoires pour enfants déroulent leur imaginaire autour du monstre tapi derrière la porte ou sous le lit, comme dans Maggie fantôme de Fanny Ducassé (Thierry Magnier).
Mais c’est trop souvent l’histoire qui fait son entrée par la grande porte. L’immeuble de Fernand Pouillon, Climats de France, donne son titre au livre habile de Marie Richeux (Sabine Wespieser) et devient au travers duquel les évènements historiques adviennent. La bibliothèque éparpillée de Vanessa de Senarclens (La bibliothèque retrouvée, une enquête, Zoé) et les explosions familiales des Suite française d’Irène Némirovsky (Denoël) en sont les métaphores. Forçant les uns à la clandestinité ou à l’insoumission (Le silence de la mer de Vercors, Minuit, ou Notre guerre quotidienne d’Andreï Kourkov, Noir sur Blanc), les autres à l’acceptation (La peste d’Albert Camus, Gallimard, ou Les années sans soleil de Vincent Message, Seuil), les conflits et les épidémies sont les caisses de résonnance de nos drames domestiques.
Et si face aux conflits et aux catastrophes climatiques, l’exil est nécessaire, il forge de formidables destins de vie, c’est ainsi que les années d’enfance et d’adolescence de Marjane Satrapi dans Persépolis prennent les couleurs de ce qu’il advient ensuite : la fuite pour retrouver un peu de liberté et de démocratie. L’exil forcé, c’est aussi s’installer en ville et travailler à l’usine : La tragédie des enclosures, récemment paru aux Liens qui libèrent, nous révèle toute la violence de la révolution industrielle. C’est également fuir la pauvreté des terres de montagne relatée dans l’étonnant récit de Luc Bronner, Chaudun, la montagne blessée (Seuil).
Heureusement, en littérature jeunesse, l’exil prend parfois des formes aventureuses. Et lorsque la maison d’Aliocha et de son chien Stoup est arrachée par une tempête, ils apprennent à vivre seuls au milieu de l’océan…sans se disputer (Ma maison à l’envers, Alex Cousseau,Le Rouergue). Dans Changer d’air (Jeanne Macaigne, Les fourmis rouges) une maison décide de mettre fin aux querelles de ses habitants en partant avec eux à travers le monde pour trouver un coin de paradis…Ouf !

