Elena Del Vento © Olivia Borne / ALCA Nouvelle-Aquitaine
Elena Del Vento est artiste et autrice de livres graphiques, à partir desquels elle propose des expériences sensorielles immersives. En 2026, au terme de 3 années avec la Caravane des Dix Mots, dont 2 passées à Lagrasse, elle expose dans les murs de l’abbaye, réalise le visuel du Banquet du livre d’été et propose une création collective pendant la semaine de l’évènement.
Propos recueillis par Maëlle Sagnes
Elena, vous êtes illustratrice, autrice, plasticienne… Comment définiriez-vous votre parcours ?
EDV : Je viens du design et de la communication visuelle, que j’ai étudiés au Politecnico de Milan. J’ai ensuite travaillé auprès du graphiste Ettore Vitale à Rome, une expérience fondatrice qui m’a appris l’importance du geste, du signe et de la force symbolique de l’image. Après plusieurs détours, voyages et remises en question, je suis arrivée à l’illustration par le livre. Aujourd’hui, je me définis moins comme illustratrice que comme artiste concevant des expériences autour du livre et de ses prolongements.
Comment est né votre lien avec Lagrasse et Les Arts de Lire ?
EDV : Je suis arrivée à Lagrasse durant l’été 2024 dans le cadre d’un projet mené avec la Faol (Ligue de l’enseignement de l’Aude) et le dispositif « Vacances apprenantes », soutenu par le CNL.
J’y ai animé un premier projet de médiation artistique avec les habitants du CADA (Centre d’accueil de demandeurs d’asiles) autour de la création d’un livre d’artiste symbolique. À cette occasion, Aline Guérin, coordinatrice de la Faol, m’a parlé des arts de Lire. Suite à un premier contact, les participant·es de l’atelier ont pu bénéficier d’une visite de l’abbaye, mais nous ne sommes pas allés plus loin dans le partenariat.
L’année suivante, je suis revenue à Lagrasse dans le cadre du projet Caravane des Dix Mots Occitanie, réunissant habitants du CADA et habitants du village. Le lien était déjà pris avec les arts de lire et lors d’une rencontre dans le cadre de l’exposition des réalisations des habitants, Jean-Sébastien Steil, directeur du Centre culturel Les arts de Lire s’est engagé à soutenir le projet à venir pour l’année suivante.
Il m’a fait deux propositions : une exposition au printemps, dans le temps du projet de la Caravane des Dix Mots avec une sorte d’atelier ouvert me permettant de montrer un peu mon travail, mes livres, mon processus créatif. Ou alors, ce qui était un petit défi, une exposition qui dure jusqu’en octobre, en lien avec la thématique du Banquet d’été, « la maison et le monde ».





Elena Del Vento lors du projet Caravane des Dix Mots Occitanie, réunissant habitant·es du CADA et habitant·es du village © DR
C’est donc comme ça qu’est née l’exposition Premier Monde ? Il a fallu tout créer à partir de cette proposition ?
EDV : Oui et non.
L’exposition est issue d’un travail de recherche que je mène depuis plusieurs années autour de la vie intra utérine et le passage de la naissance, en lien avec la création d’un prochain album. Lorsque l’opportunité de l’exposition s’est présentée, j’ai compris que cette matière pouvait devenir un projet à part entière. Premier Monde explore cette frontière qui me fascine entre le visible et l’invisible, entre soi et le monde.
Mais il y avait encore beaucoup de travail pour faire de tout cela une exposition
Du 22 avril au 19 octobre
Premier monde, exposition d’illustrations d’Elena Del Vento
Salle de la porterie
Accès payant (forfait Banquet d’été ou tarif d’entrée monument)
Coproduction Abbaye médiévale de Lagrasse – centre culturel Les arts de lire



L’exposition Premier monde d’Elena Del Vento, dans la salle de la Porterie de l’abbaye médiévale de Lagrasse © DR
Vous avez également été sollicitée pour réaliser le visuel de l’édition 2026 du Banquet du livre d’été. Comment avez-vous travaillé la thématique du Banquet ?
EDV : J’avais déjà travaillé le thème de cette année pour mon exposition. « La maison et le monde », ça m’a immédiatement inspirée !
Ces deux notions dessinent deux réalités distinctes mais profondément liées. J’aime travailler à partir de symboles ; j’ai donc commencé par explorer la rencontre entre le carré et le cercle. Le carré représentait la maison : la structure, la stabilité, l’identité. Le cercle représentait le monde : l’ouverture, l’infini, l’indéfini.
Je cherchais une image où ces deux formes puissent dialoguer et s’interpénétrer. Une manière de suggérer que nous sommes à la fois contenus dans le monde et créateurs de notre propre monde. J’ai également exploré une piste végétale. Une forme vivante est alors apparue, comme une plante qui naîtrait de la maison pour se déployer dans le monde.
Je travaille beaucoup à partir du hasard. Je fabrique des matières à la main, avec des encres, des pastels et diverses techniques, puis je les assemble numériquement sous Photoshop dans une logique proche du collage.
C’est ainsi qu’est née l’image finale : une forme organique qui émerge de la structure de la maison et s’ouvre vers l’infini, exprimant à la fois l’ancrage et le déploiement.
Ces questions de seuil, de mystère ou de naissance semblent traverser toute votre œuvre ?
EDV : Je m’intéresse à ces moments où l’on doit abandonner une part de contrôle face à quelque chose qui nous dépasse : la naissance, l’orage, certaines étapes de l’existence. J’utilise souvent l’abstraction pour approcher ces territoires sensibles. Ce sont des questions universelles, qui peuvent toucher les enfants comme les adultes.
L’exposition Premier monde, le visuel du Banquet d’été… mais pas seulement ! Pouvez-vous nous en dire plus sur la création collective pensée pour le Banquet du livre d’été ?
EDV : Pour le Banquet du livre, j’ai imaginé une installation immersive et participative, inspirée du visuel.
Dans la cour de la porterie, le laurier et une structure architecturale éphémère deviennent les éléments centraux du dispositif. Tout au long de la semaine, les participants seront invités à dessiner, tisser et créer des liens entre la maison, l’arbre et le monde. Des tissus marqués à l’encre seront progressivement ajoutés à l’installation, témoignant de la présence et de la participation de chacun. J’animerai également des temps d’exploration corporelle et d’improvisation.
L’intention est d’explorer physiquement la sensation d’intériorité — la protection, l’abri, l’intimité — puis celle de l’ouverture : ouverture à l’autre, au monde et à ce qui nous dépasse.
L’installation se construira ainsi comme une expérience vivante, collective et évolutive, où chacun pourra éprouver le passage entre la maison et le monde
Du 27 au 30 juillet | 10h -12h
Déployer ses racines
Création collective par Elena Del Vento
Cour de la porterie
Accès libre, gratuit et en continu, dans la limite des places disponibles
Vos pratiques vont au-delà du livre. Vous êtes autrice et illustratrice mais vous travaillez également à la mise en espace de vos œuvres, à des performances accessibles à tous et toutes dès le plus jeune âge. Est-ce une manière de permettre au public de rentrer dans les livres, dans les œuvres autrement ? Une façon de rendre le public acteur ?
EDV : Je ne me définis pas comme illustratrice. Je me considère davantage comme une artiste et conceptrice d’expériences autour du livre et de ses prolongements (formes extralivresques). Ce qui m’intéresse est de transformer une expérience mentale, celle de la lecture ou de l’image, en expérience immersive, corporelle et relationnelle. L’installation, le textile ou la performance me permettent de prolonger le livre dans l’espace et dans le corps.
Je ne crée pas spécifiquement pour les tout-petits. Les thèmes qui me traversent concernent davantage les zones proches de l’inconnu, de l’abandon et du mystère. Mon prochain projet, qui deviendra un livre aux éditions MeMo, porte notamment sur la naissance. J’utilise souvent l’abstraction pour approcher ces territoires sensibles. Cette proposition est particulièrement bien accueillie par les jeunes enfants, mais ce sont eux qui ont choisi mon travail davantage que l’inverse.


Extraits du prochain livre d’Elena Del Vento, à paraître aux éditions MeMo
Vous dites souvent que le livre est votre « lampe d’Aladin ». Pourquoi ?
EDV : Le livre est le point de départ de ma création artistique. Je le vois comme une lampe d’Aladin : un objet modeste, que l’on peut tenir dans la main ou glisser dans une poche, mais qui recèle une puissance de déploiement infinie. Il suffit de l’ouvrir, de le faire vivre, pour qu’en émergent d’autres formes : installations immersives, performances, expositions, expériences collectives.
Le livre contient en germe une multitude de possibles. Il est moins un aboutissement qu’une source, un objet générateur de métamorphoses.
Qu’est-ce que cela a représenté pour vous de travailler dans un lieu comme l’abbaye de Lagrasse ?
EDV : J’y ai ressenti une véritable disponibilité de l’esprit. Le lieu invite naturellement à ralentir, à observer et à penser autrement. Je viens d’une culture italienne très marquée par le catholicisme et, même si je ne suis plus croyante aujourd’hui, ces lieux continuent de faire écho à certaines de mes interrogations existentielles. L’abbaye est pour moi un espace particulièrement propice à la création et à l’imaginaire.

