La fabrique du Banquet : Les arts de recevoir

Elise Le Ny et Eva Girardot © Idriss Bigou-Gilles

Elise Le Ny et Eva Girardot, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Une chronique pour découvrir les itinéraires de celles et ceux qui façonnent, jour après jour, le centre culturel Les arts de lire et donnent vie aux Banquets du livre. Entre choix décisifs et opportunités saisies, voies de traverse ou vocations détournées, les artisans du Banquet racontent les chemins empruntés jusqu’aux portes de l’abbaye de Lagrasse. Une manière d’explorer, à travers leurs regards, les activités, les ambitions et les défis à venir d’un lieu culturel en mouvement.

Par Maxime Lagarde

Contrats, hébergements, transports, repas, accueil et feuilles de route : bienvenue dans les bureaux de la production et de la logistique du centre culturel Les arts de lire. Maëlle Sagnes, Élise Le Ny et Eva Girardot composent cette belle équipe qui œuvre avec bonne humeur au bon déroulement du Banquet, et ce dans le moindre détail.

Maëlle, coordinatrice du Banquet, maîtrise parfaitement les enjeux de la production et de la logistique. Du printemps du livre de Grenoble aux Correspondances de Manosque jusqu’au Banquet, elle accumule plus de quinze ans d’expérience dans l’organisation d’événements culturels et littéraires. « La logistique et la production sont des postes de première ligne qui assurent la réussite d’un festival » : « si tu fais une erreur, tu peux complétement planter un événement ». Des erreurs, tous responsables de production en a déjà fait, et ça ne s’oublie pas : « On ne fait jamais deux fois la même erreur ».

Pour prévenir les oublis, un seul remède : « un vrai travail d’équipe, une solidarité et une communication permanente ». Des missions de fond aux micro-détails, « il faut rester attentif aux informations qui transitent dans le bureau, et chasser le moindre doute ». De quoi renforcer les liens entre les membres de l’équipe « prod » avec à la clé, la satisfaction d’un Banquet réussi.

« La logistique d’un événement comme le Banquet peut représenter une charge mental importante ». Mais la solution se trouve-t-elle pour autant dans l’informatisation et l’automatisation des tâches, au risque de déshumaniser l’accueil ? Pour Maëlle, qui développe et adapte ses outils d’année en année, la production n’est pas qu’une affaire de tableur Excel et de systématisation des tâches. « Le contact direct et la proximité avec les invité·es sont essentiels, ça fait partie de l’identité du Banquet que d’être un lieu d’hospitalité ». « Nos invité·es peuvent ainsi mettre des noms, puis des visages, sur les membres de l’équipe ».

Un nouveau visage, celui d’Élise, a rejoint cette année la production du Banquet. Passionnée de cinéma, elle débute en tant que graphiste à Paris avant de devenir projectionniste. Au cinéma Le Pandora à côté de Poissy comme projectionniste et animatrice, puis à l’administration du Bijou de Noisy-le-Grand – « première salle à être équipée de la 3D », ce n’est pas rien –, Élise déploie toute son énergie au service de la culture cinématographique.

En 2011, avec son compagnon lui aussi projectionniste, elle se lance dans « un tour du monde des cinémas » via l’association Cinémap qu’ils créent ensemble pour l’occasion. Une escapade de neuf mois, auto-financée et soutenue par des aides publiques, qui les mènera dans les salles obscures de « quatorze pays, du Brésil aux États-Unis, jusqu’au Cambodge et l’Inde ». Objectif : documenter en photographies et dans un carnet de voyage les pratiques cinématographiques des spectateurs et spectatrices du monde, au moment de la transition entre le cinéma argentique et numérique.

De retour en France, Élise s’investit dans une association bretonne d’éducation à l’image avant d’ouvrir en 2016 Le Truc Café à Lannion, en Bretagne. « J’y consacrais tout mon temps ». Le bar culturel célèbre alors le cinéma d’art et d’essai en programmant des projections, mais propose aussi des concerts, des expositions et « le festival Bock à bloc, consacré aux bières artisanales ».

« À l’époque, on travaillait en direct avec les vignerons, et, très vite, on a eu envie de faire ce métier ». En 2020, le couple s’installe dans le Minervois, afin « de se former et de reprendre un domaine viticole d’amis vignerons ». Élise apprend le métier : « C’était passionnant mais aussi très dur ». En octobre dernier, elle décide de revenir à ses premières aventures, l’organisation d’événements culturels. C’est autour d’un café pris à La Soifferie, la cave à vins de la Halle de Lagrasse tenue par son mari, que l’opportunité d’intégrer l’équipe du Banquet s’ouvre à elle.

Pour sa première édition, Élise est épaulée par des collègues aguerries, notamment Eva, responsable des bénévoles également assistante de production. « J’ai grandi à Lagrasse et commencé à suivre les ateliers de théâtre donnés à l’abbaye à l’âge de quatre ans ». Dix années de théâtre amateur qui seront suivies d’un départ pour Toulouse : « Je n’avais pas le bac et j’ai travaillé quelques années dans le restaurant du cinéma Utopia Tournefeuille ». À la suite d’un stage aux Cours Florent, sa passion pour la scène se renforce. « J’ai toujours aimé la littérature et le théâtre » nous partage-t-elle. Deux moteurs magnifiques qui motivent alors Eva à passer son bac en cours du soir à l’université du Mirail.

En parallèle, elle découvre les événements du Banquet dans son village. « Je me rends compte que j’ai grandi ici mais que je n’ai poussé la porte du Banquet qu’en 2020 ». C’est donc avec curiosité et appréhension qu’elle se faufile dans « les cours de grec » donnés dans l’école de son enfance « et les lectures en bord de rivière ». « J’avais le sentiment de ne pas en savoir assez, de ne pas être totalement à ma place ». C’est Anne Gagnoud, aujourd’hui secrétaire de l’association Le Marque Page, qui la rassure : « Tu sais, plus on apprend, plus on réalise qu’on ne sait rien ».

L’année suivante, Eva fait sa première entrée dans l’équipe du Banquet au bistrot littéraire aux côtés de Renaud. « C’était aussi un moyen de me sentir plus légitime ». « Je poursuivais alors des études en Lettres modernes, en parallèle d’un cursus théâtral au conservatoire de Toulouse, et j’ai pu ensuite partir en échange au Canada ». Elle y découvre « la littérature québécoise et une pédagogie différente » qu’elle retrouve avec joie – et joual ? – dans les ateliers d’écriture proposés par Anik April. « L’expérience du Québec m’a changée » nous raconte-t-elle, si bien qu’elle hésite un temps à porter ses recherches de master sur le théâtre décolonial québécois, « multilingue et toujours abordé avec beaucoup de douceur ». Elle optera pour un sujet prometteur en cours de recherche : « Une dramaturgie de l’emprise psychologique dans l’écriture théâtrale contemporaine ».

Eva poursuit ses études à la Sorbonne-Nouvelle et multiplie ses expériences d’intervenante en ateliers de théâtre pour des compagnies jeune public, mais elle finit toujours par revenir à Lagrasse, où le Banquet devient son rendez-vous privilégié. Quand le centre culturel Les arts de lire est créé, elle intègre l’équipe d’accueil et de médiation et renforce aujourd’hui l’équipe de production. C’est elle la référente et la coordinatrice des 47 bénévoles qui viendront grossir les rangs de l’équipe durant le Banquet.

« Je ne l’ai compris que plus tard, mais c’est une chance que d’avoir une telle manifestation dans le village où j’ai grandi ». À la lecture du recueil Trente et une vues sur le Banquet du livre (Verdier) publié l’an dernier à l’occasion des 30 ans du festival, l’émotion gagne Eva : « J’ai été marquée par les manières de percevoir et de décrire mon village, l’Orbieu ou les Corbières, que je ne regardais plus qu’avec mes yeux familiers des lieux ».