Les Collatérales de Lagrasse : Maisons closes

Lecture théâtralisée Cahiers de doléances © Idriss Bigou-Gilles

Lecture théâtralisée Cahiers de doléances, rêves et requêtes populaires, Banquet du livre d’été 2026 © Idriss Bigou-Gilles

Par Johan Faerber

L’homme s’est privé de sa maison.

Elles lui seraient désormais toutes closes. Elles seraient peut-être avant tout fermées à celles et celles qui ne se soumettraient pas à la loi du patriarche. Une loi qui défie absolument toute possibilité pour les femmes de vivre librement et de disposer d’elles-mêmes comme elles l’entendent. De faire de la maison le lieu du désir, le siège d’une émancipation. Car la maison y est le plus souvent un quadrillage, un monde étroit volontiers peu ouvert car le but est de transformer ces quatre murs en impasse d’une société et à condamner les unes et les autres aux silences. Le prix fort se paie au nom d’un amour que le patriarcat retourne, de manière perverse, en assise de domination.

La maison est presque devenue à elle-même la folle du logis tant elle fait s’agiter les unes et les autres dans tous les sens. Mais aussi parce qu’elle ne cesse de réclamer de faire preuve d’imagination, décidément cette folle du logis, pour la secouer dans tous les sens et mettre fin aux rimes faciles par lesquelles la maison rime avec la prison.

C’est ce qu’au 3e jour a pu développer dans une très belle et suggestive conférence, Hélène Giannecchini qui nous a toutes et tous accueillis au seuil de ce qu’elle nomme ses maisons d’amitiés. L’architecture se fait une manière de vivre et surtout une manière de ne plus subir la maison comme lieu d’une domination sans partage des patriarches. Prenant appui sur des expériences architecturales notamment aux Etats-Unis, Hélène Giannecchini développe l’idée selon laquelle, symétriquement au foyer hétéronormé, doit se développer le contraire de cette maison close qu’est devenue la cellule familiale. Une maison qui, à rebours de ce que prône le capitalisme prédateur, il s’agit de libérer les femmes. D’ouvrir enfin un nouvel ailleurs et de révéler les épouses ou tout simplement les femmes au monde.

Dans ces maisons d’amitié, Giannecchni propose un nouveau comment vivre ensemble dont il existe, à travers le monde, un certain nombre d’exemples qui, tous, possèdent la particularité de se présenter comme une expérience. La maison n’y est plus véritablement une maison, et ceci pour deux raisons majeures : la maison s’y présente avant tout comme un laboratoire. On expérimente des modes de vie. Mais on expérimente sans le savoir. Il existe, par la maison, un lieu inédit d’expérimentations par lequel il s’agit de déconstruire les rapports de domination mais surtout les liens d’oppression. La maison ne doit plus être le sanctuaire de la victime à laquelle conduit une Master Bedroom, pièce sacralisée parmi toutes les pièces sacralisées dans la maison hétérosexuelle.

Le deuxième lieu de la maison, en lieu et place de la maison inamicale, celle d’une hétérosexualité répressive, serait le lieu même d’une nouvelle pensée de l’architecture où savoir ce que l’on veut vivre ensemble permet de comprendre que vivre ensemble sans lien biologique, permet de redessiner la maison.

Les maisons closes doivent alors se débarrasser des portes, des cloisons, des chambres devenues temples adulés de la domination sans trêve et sans partage. Voir d’autres modes de vie domestique, notamment en voyageant en Amérique du Nord, être accueilli dans les terres lesbiennes et explorer ainsi des formes méconnues de maison alternatives c’est défaire l’ordre domestique et aussi l’ordre managérial qui naît au cœur de toute maison quand l’homme commande à la femme comment elle doit s’occuper du foyer.

Construire une maison devient alors non un acte de propriétaire (il faut se débarrasser de cette idée) mais un acte de résistance.

Les portes-fenêtres n’ont jamais été aussi politiques.

Une telle vision de la maison capable de refaire monde après sa confiscation travaille également la belle conférence, spectaculaire, de Michel Lussault qui revient sur le sol même sur lequel toutes les maisons d’amitié se fondent : la terre. Ou plutôt la Terre, ou plutôt la planète, ou plutôt le Monde.

Trois termes bien souvent trop pris pour des synonymes et qui, pour le géographe, ont pourtant des significations bien distinctes car la Terre est-elle notre maison commune ? Est-il pertinent de parler de la Terre comme d’une maison ? Ne s’agit-il pas d’une métaphore abusive ou plutôt d’une métaphore créatrice au sens de Paul Ricoeur ?

Pour faire maison commune, il faut peut-être, poursuit le géographe, savoir que la maison n’est pas destinale, que l’homme terraforme trop, qu’il traumatise et martyrise la Terre dans un irrépressible besoin de société qui va jusqu’à tout ruiner et démolir du vivant. Au point que la maison n’est même plus debout, n’est même plus close : elle est juste dégondée.

Travailler sur la maison et le monde, conclut Lussault, c’est savoir qu’il faut se réformer devant le monde, que la terre est entropisée, la terre est humanisée, et la terre est urbanisée.

Une Terre qui ne pourra faire commun qu’à partir du moment où la maison sera clairement devenue une chose politique : un moment de refondation, celui qu’ont exhibé au soir les Cahiers de doléances dont la lecture théâtralisée est une lecture partagée de gradins en gradins. Un temps d’échanges où le théâtre permet à ciel ouvert d’ouvrir à une discussion, un échange.

Car le but est de vivre dans sa maison et tout autant à l’air libre. De ne pas cacher sa carte d’identité. De pouvoir vivre librement : être dans la maison des morts comme Marc Bloch auquel Yann Potin rend un très bel hommage le midi, sous les arbres. Où le monde accueille une parole dans un banquet qui ne tient jamais porte close.